5ème traversée. L’impertinente

(Je continue ma Grande traversée d’Un nouveau monde). Hier, en utilisant le triptyque d’Austin, j’ai avancé que le poème contemporain revendiquait son affiliation au genre poésie comme une convention, nécessaire à l’efficacité d’un acte illocutoire consistant pourtant en la destruction de la représentation (c’est-à-dire, en un sens, de la destruction de son acte locutoire).

En fait, les rapports entre le locutoire (ce que le poème dit) et l’illocutoire (ce qu’il fait) sont un peu plus complexes. Car si, d’un côté, l’acte illocutoire du vers est bien souvent de détruire les conditions conventionnelles d’un acte locutoire clair (mais pas entièrement : sans quoi le vers apparaîtrait comme un n’importe quoi), d’un autre côté, le poème consacre une grande partie de l’énergie locutoire qui lui reste (et parfois, il lui en reste peu !) à parler du langage lui-même, ou du poème, voire à critiquer explicitement la représentation (c’est-à-dire l’inclination que nous avons à ne pas considérer une séquence linguistique dans son épaisseur, mais comme un signe), enfin à thématiser la langue comme un objet, et même comme un corps, qu’il faut saisir dans son épaisseur :

d’éteindre la vibratoire
syncope du non-sens

le prisme de l’écriture
insomniaque

jusqu’à la torsion du pus
de la langue [1]

*

Entends mes vers______ ils ont note mais pas âme [2]

*

Quelques mots suffisent au commerce [3]

*

Tu parles, tu écris pour que les choses
ne coïncident plus avec elles-mêmes [4]

*

c’est aussi un récit la phrase
contourne jusque la nuque une
haleine [5]

*

Arbre envahi de langage [6]

Quant à la destruction proprement illocutoire de l’acte locutoire, elle peut s’opérer, sans doute, de bien des manières. J’avais essayé, dans un précédent essai critique [7], de recenser quelques-unes de ces procédures : la dénégation (du principe de non-contradiction), l’asyndète (des fragments se succédant sans rapport), l’effet de chiffrage (quand même il n’existe aucun code à déchiffrer) ou l’entremêlement des plans hétérogènes (qui ne permet plus de distinguer le propre du figuré). Il faut en ajouter une, plus large et plus fondamentale : elle consiste à laisser volontairement dans l’ombre des informations qui permettraient de rendre pertinentes (relevant) [8] des associations de mots ou de phrases (associations qui, sans ces précisions, semblent arbitraires ou poussent à des fausses pistes). Ainsi, le « poème d’après le journal » de Philippe Beck est-il composé non pas à partir d’un quotidien quelconque (comme on pourrait le croire sans plus d’informations) mais d’après le Journal de Roger Giroux (sans que cela soit jamais dit – je l’ai appris en écoutant l’auteur le révéler à la radio).

1. Poème d’après le journal

C’est un journal des guillemets
qui aspire le marais.
Les guillemets mondains se plaquent
autour des poèmes rentrés
dans l’Actuel.
Et les fleurs d’Actuel font le sillage
d’air brut dans la page.
Les actes de maintenant sont arrachés.
Décadrés. Des odeurs phrasent
les prudences autorisées,
et les fidélités suggérées
en avant. [9]

Une telle im-pertinence (si l’on peut appeler ainsi ces défauts volontaires de « pertinence », au sens de Sperber et Wilson), qui pourrait apparaître comme une lubie ou comme un effet de manche (elle oblige en tout cas le lecteur à produire des efforts dont nos deux linguistes ont montré qu’ils sont en proportion inverse de la « pertinence » de la phrase [11] – autrement dit : qu’un récepteur d’énoncé est dirigé par un principe d’économie de l’effort, ceci expliquant l’assez grande impopularité de la poésie contemporaine…), est bien une procédure, calculée pour produire des effets précis. Il serait sinon incompréhensible que le même auteur prenne parfois au contraire le soin de préciser quels sont les textes à partir desquels (ou sur lesquels) il travaille [10], les faisant apparaître comme en sous-impression derrière le poème et créant une profondeur qui n’en est pas moins problématique (mais qui est un autre effet ; j’essaierai de revenir une autre fois sur ses tenants et aboutissants).

Ainsi, l’acte illocutoire du poème est d’abord le détricotage du locutoire ; un détricotage qui n’est pas absolu, mais cependant suffisant pour que la signification du poème ne puisse se faire relever, dépasser, dans la paraphrase ou le concept. Ce que montre l’Anthologie, du reste, c’est que l’histoire de la poésie entre 1960 et 2010 n’est pas un mouvement homogène, mais relève plutôt de la dialectique, entre des moments d’assez grande impertinence, et des retours « réalistes » – comme ici :

Mr William (extrait)

De ce côté-ci
De la rue du Poteau ;
Je revois mon père.
Nous cherchions un appartement.
Le propriétaire n’est pas venu. [12]

Cette dialectique, dans l’histoire récente de la poésie, entre l’effort « réaliste » de poèmes qui cherchent à ne pas se soustraire aux procédures habituelles du sens, et l’impertinence  de textes cherchant à briser les reins du locutoire pour emmener le lecteur autre part, n’est pas que la forme poétique d’une dialectique historique (et d’abord politique) bien-connue, où alternent le flux avant-gardiste et le reflux réactionnaire : c’est avant tout la traduction macropoétique (comme on dit « macroéconomique ») du corps à corps que se livrent, au niveau (micropoétique) du vers, la figure phonique et la figure sémantique, dans leur immanence (et pourtant leur hétérogénéité) réciproque.

J’ai proposé avant-hier de considérer ces deux faces comme les dimensions d’un « mystère » qui, si l’on veut, peut s’énoncer ainsi : comment de la pure matière, spatiale et phonique, peut-elle produire du sens ? Mais la manière (très mallarméenne) dont se formule ce « mystère » n’est-elle pas tributaire d’une conception trop grossièrement structuraliste, qui voit dans l’énoncé un simple coup (de dés ?) dans un système (de signes) ? Je veux dire : s’intéresser au vers pour la manière dont le rythme – pour le dire vite – dialectise le son et le sens, n’est-ce pas en rester au mieux à la conception (un peu plus dynamique) de la signifiance des sémioticiens de Tel Quel [13], qui fait peu de cas de certains des apports essentiels de la linguistique ou de la philosophie du langage contemporaines ? Que le sens ne tient pas qu’à la valeur du signe dans le système, mais aussi à la manière dont le contexte extra-discursif le rend pertinent (Sperber et Wilson) ? Qu’il n’y a pas un système de signes, mais une pluralité de jeux de langage, aux règles variables, et au sein desquels un même signe peut jouer des rôles tout à fait différents (Wittgenstein) ? Qu’il y a des « institutions du sens » (Descombes) ? Cela dit, on peut (et l’on doit) mobiliser autant qu’on veut les apports des diverses sciences (plus ou moins) humaines : aucune ne prétend révéler l’alpha et l’oméga sur notre affaire. Aussi petit soit ce mystère, se pose au minimum le problème de l’indétermination fondamentale de tout signe (Quine), lorsqu’on essaie de l’interpréter indépendamment des pratiques sociales qui en montrent l’usage accepté. Et en cela, sinon d’un grand mystère, l’impertinence de la poésie peut au moins avoir le rôle de révéler cette indétermination. Mais à la limite, peu importe : une pratique poétique peut bien avoir un certain rôle dans le cadre d’une théorie linguistique (donner à voir le mystère fondamental) et un autre dans le cadre d’une théorie concurrente et plus moderne (révéler une simple propriété du signe). Ce qui importe, c’est ce que le poème fait, et non ce qu’il révèle selon telle ou telle théorie. Or, j’ai dit plus haut qu’il emmenait le lecteur « autre part ». D’accord, « autre part »… Mais où ? Mais où ? C’est ce que j’essaierai d’étudier la prochaine fois.

______

NB : Toutes les poèmes cités proviennent de l’anthologie d’Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010, Paris, Flammarion, 2017.

[1] Jacques Dupin, p. 135.
[2] Jacques Roubaud, p. 311.
[3] Claude Royet-Journoud, p. 544.
[4] Jean-Louis Giovannoni, p. 782.
[5] Liliane Giraumon, p. 799.
[6] James Sacré, p. 924.
[7] On peut lire cet article ici.
[8] Sur le concept de « pertinence », et son rapport avec les informations qui nous permettent de comprendre le sens d’une phrase, voir les travaux des linguistes D. Sperber et D. Wilson, dont la « Relevance Theory » peut être lue ici.
[9] Philippe Beck, p. 1182.
[10] Dans les Chants populaires, p. 1177 sq. de l’Anthologie.
[11] Dans l’article cité (avec un lien, dans la note 8), p. 254 : « Other things being equal, the greater the processing effort expended, the lower the relevance of the input to the individual at that time. »
[12] Yves Martin, p. 454.
[13] Voir Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974.

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