6 Thèses

(Suite et fin de ma traversée d’Un nouveau monde. Vous pouvez lire en cliquant sur ce lien l’ensemble du feuilleton en pdf).

Hier, je soulignais que le poème thématise autant l’épaisseur ou la corporéité de la langue (son côté intello) qu’il ne met en place des procédures de destruction de la représentation (son côté no future). Cette dialectique du locutoire (réflexif) et de l’illocutoire (destructeur), doit moins être jugée pour ce qu’elle révèle de la nature du langage (qui est pourtant l’horizon de bien des théories de la poésie, de Mallarmé à Kristeva en passant par Heidegger), que pour ce qu’elle fait et fait faire (ce que j’appelle son effort). En tout cas, je voudrais essayer de l’aborder dans cette perspective, celle d’un pragmatisme dont la pointe relevée virerait tout de même au spéculatif. Et puisqu’il ne doit donc pas s’agir de dénier la dimension dogmatique de ces affirmations (déduites de l’analyse de l’acte du poème, mais spéculativement), allons-y franco, je vais les proposer sous forme de thèses. Les premières concernent ce que le poème fait, les suivantes ce que le poème fait faire. Elles sont toutes déduites de l’analyse du vers comme dialectique de la figure musicale et de la figure de sens, c’est-à-dire rythme, dont la singularité matérielle déconstruit en même temps qu’elle l’amène sa prétention à la signification. Elles devraient bien sûr faire l’objet d’une démonstration plus ample que les élucidations-élucubrations rapides qui les accompagnent :

I. Le poème donne la langue.

Le poème donne un ensemble de vers, qui montrent et en même temps contestent l’élan du sens : c’est la langue comme matière informe-à-former, comme khora, qui s’y montre. C’est-à-dire comme corps.

II. La langue se donne, dans le poème, comme souffrance et comme jouissance.

Corps détruit dans sa prétention à la signification, et corps ébloui de visions singulières portées par la musique (des éclats, un réel gondolé), la langue souffre et jouit dans le poème.

III. Le poème libère la langue.

Donnée comme corps, la langue est délivrée de son service, de ses différents services, tels que les définissent les jeux de langage par lesquels elle a l’habitude d’être prise. Elle y est libérée comme son, mais aussi comme sens – charriant visions flottant librement à la surface, images de choses. Mais si la langue est donnée dans le poème, elle n’est donnée à personne. C’est d’abord à elle-même, qu’elle est donnée. Ceux qui veulent la saisir doivent s’éléver à elle.

IV. Le poème peut être beau (mais désagréable).

La liberté de la langue produit l’illisibilité et la beauté, qui représentent la façon dont la souffrance et la jouissance de la langue comme corps affectent le récepteur. Le beau tient à l’émancipation des médiations qui ligotaient la langue – les sons, les images des choses – à ses divers services [1].

V. La réception du poème est un corps à corps avec la langue.

Corps de la langue émancipé, le poème n’est destiné à personne. Tenter de le recevoir, c’est d’abord le chercher, et tâcher de se hisser jusqu’à lui. De l’étreindre dans un corps à corps (plutôt que dans une lecture). Recevoir le poème revient donc à traiter son impertinence, la retremper dans l’encre du contexte (discursif ou extra-discursif), et faire ainsi l’épreuve de sa propre puissance, en s’élevant, peu à peu, à la dignité du corps de la langue.

VI. Qui reçoit le poème donnera le poème. 

Pour accomplir (au moins une partie de) cette élévation, le lecteur a dû faire des efforts et donner de son corps, à la langue. Mais lors de ce corps à corps, il a pu aussi se nourrir de la puissance de la langue. Il l’entrevoit mieux maintenant. Il en est si près ; il croit pouvoir la chercher où elle est, la tirer jusqu’à lui. Il va lui donner corps, à son tour. En la couchant dans un poème. C’est aussi, pourquoi, la poésie est un sujet historique : comme un témoin qui doit se passer de poète en lecteur, de parleur en parleur.

*

obscurité la ruse
______________à m. ro

de l’obscurité la ruse s’étend
ainsi d’une mise en arrière
la trace
prend pied *
qu’il la ramène au métal de l’imposition
et autres manufrances historiques
d’une prosodie
peu coupable
de n’avoir pas su ce qui pourrait resservir
en l’obscurité
où les choses décident
à contrepoids *
ou pas * [2]

*

Poésie suppose rythme, son, souffle (formules d’énergie). Au travers de cette motilité abstraite, du sens se défait et se refait. Quelque chose s’y cherche dans la fameuse « hésitation » entre son et sens. […] Poésie = portée d’une onde négative dans l’entre-deux entre son et sens. Indication et interdiction simultanées d’une possibilité de liaison du sens et du son. [3]

*

[…] Je suis de ceux qui s’adressent aux morts et qui en ont fait leur interlocuteur. Le silence est leur langue. Avec eux j’aborde tout ce qui a trait à la posésie et à ses questionnements : qui a commencé vraiment le premier à disloquer le vers, comme un enfant malheureux le fait avec ses animaux en peluche, imposé des rythmes et des répétitions nouvelles, fait confiance aux saccades d’un texte ? Être poète, c’est croire à l’intensité du langage, ses méandres, ses contre-pieds, ses contradictions et sa générosité également. […] Être poète ce n’est pas seulement écrire – vers ou prose – des poèmes. C’est donner à notre douleur la force et les moyens de se dépasser, de devenir ainsi la douleur de tous, y compris de la poésie elle-même. Ainsi c’est par la souffrance que l’on rejoint les autres hommes ? Oui je le crois. [4]

*

et sous la paille de fer

toute la crudité du corps

nous les usinons disent-ils
ouvrant au couteau des bouches
nouvelles et des râles rouges

du gros sel en guise de dents
et les plaies qui rient
le corps doit vomir des noms
ainsi tuez-moi son tu […] [5]

[1] J’ai essayé de demontrer ce point à propos de l’oeuvre d’Ivar Ch’Vavar dans Le Chamane et les Phénomènes. La poésie avec Ivar Ch’Vavar qui sortira en mars chez Lurlure.
[2] Jacques Roubaud, p. 323.
[3] Christian Prigent, p. 424-425.
[4] Franck Venaille, p. 492-493.
[5] Bernard Noël, p. 603.

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