Marc Nair, « Suara »

(Voici un essai de traduction d’un poème de Marc Nair, poète et photographe de Singapour né en 1981. « Suara » signifie « voix » en malais ; une version lue par l’auteur est disponible en cliquant sur ce lien.)

Ce n’était pas la langue de ma mère.
Mais je t’ai apprise, hésitant,
avec l’aisance d’un homme qui
ne comprend une ville qu’à travers
les rues où routinier il déambule.

Tu me parles en langage crypté,
en cantiques de bréchets, ou de terre
agitée en quête d’un autre nom de domaine.
Tu resteras ma femme étrangère.
Je ne connaîtrai jamais de ton corps

les nuances : toutes tentatives de poésie
m’envoient dans la brique et le mortier,
dans des moments de catch cognitif
où la conversation finit en purs
spasmes de rire hystérique. Je pêche

des heures dans les estuaires juste
pour voir passer ta silhouette, j’écoute
ton coeur battre sous les autoroutes,
je te bécote sur les terres reprises à la mer.
Rétifs à l’habitude de parader,

tes mots s’entendent dans les murmures
troqués dans les marchés et
les stads de foot sous l’
ombre de notre langue nationale :
politik, presiden, parliamen.

C’est le même mot qui se dit, pour la voix
et le vote. Suara. Et nous sommes seuls,
à entonner notre hymne dans une langue
oubliée, trébuchant comme des gosses
sur ces mots faits pour dire le progrès.

Extrait de Marc Nair, Postal Code, Red Wheelbarrow Books, Singapore, 2016

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