Origines théologiques de l’État libéral

« L’Etat moderne hérite […] de tous les aspects de la machine théologique du gouvernement du monde et se présente tantôt comme État-providence, tantôt comme État-destin. À travers la distinction entre pouvoir législatif ou pouvoir souverain et pouvoir exécutif ou pouvoir de gouvernement, l’État moderne prend en charge la double structure de la machine gouvernementale. Il revêt tour à tour les formes royales de la providence, qui légifère de manière transcendante et universelle, mais laisse libres les créatures dont il prend soin et les formes louches et ministérielles du destin, qui exécute dans les détails les commandements de la providence et contraint les individus récalcitrants dans la connexion implacable des causes immanentes et des effets que leur propre nature a contribué à déterminer. Le paradigme économico-providentiel est bien, en ce sens, le paradigme du gouvemement démocratique, tout comme le paradigme théologico-politique est celui de l’absolutisme.
Il n’est pas surprenant, en ce sens, que l’effet collatéral se présente toujours plus souvent comme consubstantiel à tout acte de gouvernement. Ce que le gouvernement a en vue ne saurait être atteint, en raison de sa nature même, que comme un effet collatéral, dans une zone où général et particulier, positif et négatif, calculé et imprévu, tendent à se superposer. Gouverner signifie laisser se produire des effets concomitants particuliers d’une « économie » générale qui resterait de soi-même complètement ineffective, mais sans laquelle aucun gouvernement ne serait possible. Ce ne sont pas tant les effets (le Gouvernement) qui dependent de l’être (du Règne), mais c’est l’être qui consiste en ses effets : telle est l’ontologie vicariante et effectuelle qui definit les actes de gouvernement. Et quand le paradigme providentiel, au moins dans son aspect transcendant, commence à decliner, État-providence et État-destin tendent progressivement à se confondre dans la figure de l’État de droit moderne, où la loi règle l’administration et l’appareil administratif applique et exécute la loi. Mais même dans ce cas, l’élément décisif reste celui auquel la machine dans son ensemble etait destinée depuis le début : l’oikonomia, à savoir le gouvernement des hommes et des choses. La vocation économico-gouvernementale des démocraties contemporaines n’est pas un incident de parcours ; elle est une partie intégrante de l’heritage théologique dont elles sont les dépositaires. »

Giorgio Agamben, Le Règne et la gloire, in Homo Sacer. L’Intégrale, Seuil, 2016, p. 533-534.

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