Le poème intéressant, 3

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Ici, lire le premier épisode. le second.

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La dernière fois j’ai avancé que pour que le poème soit intéressant, les différents éléments qui le composent (mots, significations, etc.) devaient s’organiser en un drame. (Je le répète, je ne prétends pas que l’intéressant soit la fin naturelle de tout poème ou qu’il soit même souhaitable pour un ; j’essaie simplement de décrire ce qui est susceptible d’intéresser). Ce drame se structure autour d’une unité d’action problématique (la décrire correctement est un enjeu de la lecture, dont la satisfaction n’est jamais évidente). J’en tire trois propositions :

  1. Le poème intéressant est le lieu où cela se passe : il n’est pas simplement l’expression d’une pensée (d’un sentiment ou d’une perception) qui existerait ailleurs (dans la tête de son producteur, par exemple). Ainsi, « Les ponts » (Rimbaud) construit la perception du lecteur plutôt qu’il n’exprime celle de l’auteur : il ne s’agit pas d’un compte-rendu de la perception de Rimbaud, mais d’un dispositif (semblable à une longue-vue, une paire de jumelles ou un kaléidoscope) de perception. Le poème s’y fait (activité de) perception. Autrement dit : le poème peu intéressant ressemble souvent à un ensemble de copeaux de bois, que l’émotion a sciés dans le bois d’une personne. Le poème intéressant, lui, n’est pas un tas de copeaux, mais l’action de scier. 
  2. L’activité du poème intéressant est aussi syntaxique : c’est une manière de jouer ou de rejouer l’organisation des mots en un tout, de ré-empaqueter la langue. La suppression de toute ponctuation est alors problématique dans la mesure où elle a tendance à transformer les vers (posés les uns au-dessus des autres sans autre lien) en un tas ou en une coulée, alors que la ponctuation permet de tirer en même temps les différents éléments d’une phrase pour en faire un nœud (sur ces 3 genres de vers, voir un article précédent). Quand le poème est non-ponctué, la lecture ne thématise que le vers qu’elle se donne pour objet à l’instant -t ; il lui donc est plus difficile d’avoir au bout des doigts, via les articulations de la phrase, les différents membres de la marionnette (le corps du drame).
  3. Le poème intéressant est une activité se présentant comme une chose : machine, ou organisme. Il a donc une forme qui est non seulement son apparence et un appui rhétorique (pour un lecteur), mais aussi le gage de son unité réelle de fonctionnement. Certaines formes sont reconnues classiques (sonnets, dizains, villanelles, rondeaux, ballades, etc.), d’autres d’invention plus récente (calligrammes, poèmes justifiés, poèmes-carrés, etc.). 
    ____–> La forme se découpe en sous-ensembles (telles que des strophes dans la poésie classique, mais cela peut être n’importe quel type d’unité commune intermédiaire entre le mot et le poème : le vers régulier, le vers justifié, les couples de rimes, etc.) qui vont pouvoir interagir (se nier l’une l’autre, se citer l’une l’autre, se métamorphoser, etc.) et poser le décor du drame. Lorsque la forme ne se découpe apparemment pas en sous-ensembles (comme dans le cas du poème carré), la dramaturgie peut naître de la relation entre forme et non-forme (c’est-à-dire que la forme est alors au moins un problème du texte). 
    ____–> Un poème sans forme (c’est-à-dire sans unité commune intermédiaire entre le mot et le tout : tel qu’un tas de vers hétérométriques ou un ensemble de petits tas irréguliers de vers hétérométriques séparés par des lignes blanches — ce que l’on appelle un texte « en vers libres » et Jacques Roubaud le VIL, vers international libre) peine à mettre en scène son drame. Ne pouvant compter sur ces éléments intermédiaires, il ne dispose que des mots qui le composent et des rejets qui séparent les vers : au lieu de quelques ensemble se regardant, se répondant, se contestant puissamment, il fourmille de mille petits mots, séparés par du négatif très local. Décrochée de son rapport à l’un du drame, la matérialité spatiale risque de devenir alors  inopérante, impuissante et d’être niée par un poème fait prose, ou au contraire de l’engluer dans l’extrême localité de chaque graphème (et de perdre le sens). À moins qu’il ne faille voir les choses autrement, et que l’absence de forme soit compensée par une exacerbation de la présence matérielle (comme chez Luca) ou le surcroît de discours (comme dans
     ce poème de Robert Creeley, « D’après Lorca », qui me semble plutôt intéressant, quand même) :

L’église est un business dont les riches
sont les hommes d’affaires.
__________________Quand ils tirent sur les cloches, les
pauvres viennent s’entasser et quand un pauvre meurt, on lui met
une croix
de bois, au cours d’une cérémonie où tout le monde se rue.

Mais quand un homme riche meurt, ils
font traîner le Sacrement
et une croix en or, et vont slowly, slowly,
au cimetière.

Et les pauvres aiment ça,
ils disent que c’est dingo.

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