Le poème intéressant, 4

Lire les épisodes : 1er2ème et 3ème

[Résumé des épisodes précédents] Après avoir avancé que ses différents éléments s’organisaient en un drame, j’ai souligné la dernière fois que le poème intéressant était un dispositif pensant (et non l’expression d’une pensée) et qu’il pouvait compter sur la ponctuation d’une part, et sur la forme d’autre part pour organiser la multiplicité des personnages en unité dramatique organique. Le didactisme d’un côté (de la voix relayant avant tout un discours) et le matérialisme (d’une parole butant sur chaque mot ou presque) de l’autre, apparaissaient comme deux conséquences opposées du refus de la forme : le premier faisait jouer l’unité non comme organisation des personnages (drame) mais comme idée les surplombant, le second abandonnait l’unité même pour s’échouer dans la prolifération des signifiants.

Le poème est une activité, se donnant dans l’espace sous la forme d’une chose : comme une rivière (qui n’est qu’une activité d’écoulement d’eau : si elle stagne, c’est un lac). Et comme pour la rivière, notre rapport à cette activité peut elle-même prendre plusieurs formes : on peut la contempler depuis la rive, la remonter jusqu’à la source, tâcher d’y lire la volonté de Dieu, y pêcher des poissons, la traverser à la nage, la descendre en rafting. La lecture peut de même être un acquiescement admiratif, le point de départ d’une quête génétique, une occasion herméneutique, un exercice lexicologique, une submersion stylistique, une expérience. Par ce dernier terme, équivalent au rafting dans l’analogie, je veux dire une activité par laquelle le lecteur ne s’intéresse ni à autre chose que le poème (ses sources, son sens caché) ni à seulement l’une de ses dimensions (le lexique, le style), mais cherche simplement à faire l’expérience du poème comme poème, comme tout, comme activité-une, comme chose : comme drame.

Le poème intéressant, s’il était une rivière, pourrait se descendre en rafting.

Divagation 1 : quand je dis « poème intéressant », cela signifie-t-il plutôt que le sujet (ce dont il parle) est intéressant, ou plutôt qu’il dit sur ce sujet quelque chose d’intéressant, ou encore que sa manière de le dire est intéressante ? Bien sûr, un sujet intéressant (les origines de l’univers) ne suffit pas à faire un poème intéressant ; non plus que dire quelque chose d’intéressant (la théorie d’Einstein) sur ce sujet. Ce n’est pas le dit qui fait le texte intéressant, mais le dire. À titre d’exemple, la prose de Joyce sur Bloom en train de chier est beaucoup plus intéressante que ses dissertations sur Shakespeare (sujet pourtant plus intéressant a priori). Cela n’empêche pas, cela dit, de chercher à dire de manière intéressante quelque chose d’intéressant sur un sujet intéressant (comme le fit souvent ledit Shakespeare).

Un torrent, contrairement au long fleuve tranquille, est une succession de cascades, de tourbillons près des rochers, de piscines et de rapides : le descendre, c’est être confronté à des obstacles divers, qu’on doit dépasser à des vitesses différentes, en faisant des gestes à chaque fois adaptés. De même, dans le poème intéressant, la lecture se fait expérience d’une multiplicité d’événements. Un événement, dans un poème, est quelque chose qui, comme un tourbillon, transforme le cours jusque-là tranquille du sens en une épreuve, un corps à corps avec le texte, où la noyade (dans la matière verbale) est toujours possible, et dont il faudra sortir vainqueur si l’on veut continuer son expérience. L’événement le plus classique, le plus reconnu (mais pour des raisons partiellement mauvaises : le profane lui prête un intérêt musical exagéré), est bien sûr la rime. La rime est un événement dans la mesure où elle crée un rapport entre deux mots qui sont distants (d’une ou de plusieurs lignes) et qui sans cela (dans un discours en prose) n’auraient pas été reliés. Ce rappel court-circuite donc, quoique légèrement (petit contre-courant), la descente du poème. Il en va de même des rimes cachées, jeux de mots, allitérations, assonances, recours à des anagrammes, éléments prosodiques divers, figures de style, répétitions, variations, citations et tout ce qui donne un relief au texte, tous les obstacles rencontrés par le cours du texte et qui en sont en fait des conditions (car c’est la même chose : la rive, les cailloux, etc. sont en même temps des obstacles à l’écoulement, et ses conditions).

Divagation 2 : on dirait que cette définition du poème intéressant est taillée ad hoc pour la poésie old school et exclut de facto les poésies expérimentales : poésie sonore, poésie spatiale, poésie conceptuelle, etc. Cela signifie-t-il que (je trouverais que) ces champs de la poésie ne produisent pas des résultats intéressants ? Ne suis-je pas en train de prêcher pour une paroisse et la seule, qu’on découvrirait peu à peu, au fil de mon texte, comme étant (comme par hasard) la mienne ? Sans doute. Mais à la première de ces deux questions, je répondrais par une distinction entre poème intéressant et poème produisant des effets. La poésie expérimentale produit ou peut produire des effets (et parfois de grands effets) sur son récepteur ; mais je ne dirais pas qu’elle l’engage dans une expérience, au même sens où une descente en rafting est une expérience. Elle le stimule, le fait réfléchir peut-être, l’émeut éventuellement, imaginons qu’elle lui demande même de rentrer dans le texte avec son minuscule radeau gonflable et sa pagaie. Mais elle ne lui offre pas un ensemble varié d’événements poétiques. Et si elle le fait, alors je ne vois pas pourquoi il faudrait la dire expérimentale, au moment où elle le fait : ne lui en déplaise, elle relève alors du poème.

Tous les jours, faire si possible l’expérience d’un poème intéressant. Aujourd’hui, j’ai lu ce sonnet des The Lichtenberg Figures (2004) de Ben Lerner (lire l’original ici) :

L’obscurité ramasse nos bouteilles vides et vide nos cendriers.
Voulais-tu dire “cela aurait pu durer toujours” au bon sens du terme ?
Au milieu des chevrons parfumés, les mites cherchent une meilleure poussière.
Fais comme tu veux, tiens ou éteins

les lumières. Le long de ces ordres de grandeur, un glyphe,
portatif, étroit — mon Dieu. Je l’ai perdu. Que son ombre. Lancée
dans le long terme. Comme l’obscurité nous tripote.
Plus tôt tu demandais si j’entrerais dans les data comme dans une chambre, bon,

ou bien le soleil a commencé à brûler
ses manuscrits, ou bien je suis stupide, stupide
avec mes onze bagues semi-précieuses. Vraie neige
sur la scène. Faux sang sur la neige. Cela pourra-t-il durer toujours

au bon sens du terme ? Un cerveau a perdu ses dentelles — c’est l’âge, ou la foudre.
Le poulet est un peu sec et/ou tu as foutu ma vie en l’air.

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À suivre…

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