La poésie qui manque à l’heure de l’extinction des espèces

La poésie peut-elle la moindre chose face à la crise écologique ? Y a-t-il un lien entre le poème et le sauvage ? Est-ce bien sérieux, de vouloir uploader le vivant dans un livre de poèmes ?

Dans le cadre des « Mercredis de l’anthropocène », Jean-Claude Pinson et moi-même avons répondu aux questions de Jeremy Cheval, de l’École Urbaine de Lyon. Enregistrement audio (qualité un peu sauvage !) en cliquant sur ce lien, puis en haut de la page.

À la suite de cet échange, Jérémy Cheval nous as demandé, à Jean-Claude Pinson et à moi-même, de lui proposer chacun un texte inédit. Le mien essaie de répondre aux questions suivantes : La poésie est-elle en manque de peuple ? Le peuple est-il en manque de poésie ? En quoi le rôle écologique du poème est-il tout autre que celui de lanceur d’alerte ? Il s’intitule « Un tragique manque » et est accessible via ce lien.

.

.

.

[Illustration : Aquarelle de Jérémy Cheval]

Un avis sur “La poésie qui manque à l’heure de l’extinction des espèces

  1. Le dialogue Vinclair-Pinson passe aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, avec pour moi l’avantage supplémentaire de me familiariser avec vos voix, vos signatures sonores. J’avais eu la chance de recenser sur Sitaudis les Cahiers de la Kolyma de Chalamov : « les mouettes me dictent », écrivait ce « poète que le hurlement des loups aidait à vivre », cela m’aide à comprendre Jean-Claude, bien que la formule « habitation poétique de la terre » sonne un peu trop heideggerien à mon ouïe (j’y reviendrai). Pierre se fonde sur Aristote pour définir la nature comme ce qui possède en soi-même le principe de son développement (ce qui pousse tout seul), ce qui l’oppose aux artefacts (à la technique), et il apparente la poésie (ou, pour le romancier, la création et surtout le « suivi » de ses personnages : Bovary apparaissant à Flaubert comme un spectre…) au jardinage : il s’agit d’accompagner (par la taille, etc.) ce qui pousse tout seul. Peut-être parce que je suis devenu « technicien agricole » (en viticulture), cette idée me plaît beaucoup : l’agriculteur, le jardinier, l’éleveur, s’apprivoisent à la nature plus encore qu’ils ne l’apprivoisent : certaines techniques la saccagent alors que d’autres la respectent, ce n’est pas un duel entre LA technique et LA nature sauvage, invoquée par Chateaubriand mais certainement pas par Virgile, beaucoup plus agricole ! La métaphore pinsonienne du cavalier lâchant ou serrant la bride rejoint celle, vinclairienne, du jardinier (dont le poète Lucien Suel, proche de Ch’Vavar, offre un merveilleux spécimen). Qui dit jardin dit Eden : Jean-Claude fait référence au paradis, et même le plus antinaturaliste des poètes parle de « vert paradis »? Oui, vert ! Je refuse, comme Pierre, une histoire des formes, car il y en a plusieurs, autant de fictions, de constructions, souvent éclairantes (même Lagarde et Michard !), jamais définitives. Rousselot, Bobillot, Prigent : trois histoires possibles de la poésie, trois récits inséparables de projets, mais aucun ne peut saisir (ou se prendre pour) la Raison dans une Histoire faite de dépassements successifs, selon quelque schéma hegelien. Pierre parle de son « projet fou » de « faire sortir de ses gonds l’histoire », on pense bien sûr au « time is out of joint » de Shakespeare, longuement analysé et développé par Derrida (« Spectres de Marx »). Oui, le refus des formes anciennes est un « fétichisme à l’envers »… Mais je résiste à l’opposition (heideggerienne ?) entre poésie et technique, que Pierre place « face à face » (l’analogie avec le jardinage me paraissait plus dialectique, et virgilienne), ou plutôt, cette opposition, je la traduis autrement : la comparaison du langage poétique à des coups de poing « Ã  l’envers de la feuille du signifiant » me paraît proche de ce que Prigent, Lacan, ou même Rosset, appellent « le réel ». Pierre et Jean-Claude se rejoignent dans l' »ethos poétique ». Pierre : le poète est un clampin normal, qui peut utiliser sa petite surface publique pour convaincre quelques-uns, car « we are the world ». Jean-Claude : poétariat (cf Tarkos : « poézi prolétèr » !), à la fois précarité et souci de créer des formes de vie alternatives, en rupture avec le monde urbain ou dans les interstices du monde urbain, de faire un pas de côté quand les techniques essaient de nous gouverner. Pour Jean-Claude, musique savante et musique populaire se reconnectent dans le jazz, pour Pierre musique populaire et poésie ont toujours eu partie liée. Rousselot se réjouissait d’entendre, dans le rap, un retour de la rime, et Pierre place côte à côte Eminem et l’alexandrin. Lévi-Strauss parlerait de bricolage. Donc de technique. Mais la nature aussi bricole. « Technique du nid », écrit Proust à propos de ce qu’il lui faut assembler pour s’improviser un oreiller. Et relisons l’Apologie de Raymond Sebond, où Montaigne s’émerveille de mainte technique animale. J’imagine Pierre écrivant des dizains à la Maurice Scève « sous perfusion de hip-hop ». Mise en condition technique ou pratique instinctive, « sauvage » ? Certainement les deux.

    Amitié,

    François

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s