Une expérience de Dickinson, 3

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Gestes (lire les épisodes précédents)

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Je ne pensais pas m’orienter spécialement vers un feuilleton de traduction, mais voilà que nous avons, bon an mal an, traduit les deux premières strophes du poème No. 288 :

Premier bon Jour — après tant mal
Je demande à sortir
Prendre le Soleil dans mes mains
Voir des trucs en leur Cosse

Juste à floraison — je rentrai
Tout jouer contre l’affre —
Ignorant qui, de Lui ou moi,
Se prouverait plus Fort.

On le voit, le deuxième quatrain propose une sorte de flashback par rapport au premier, dans lequel la personne qui parle demandait à sortir (voir les cosses d’automne) : elle nous apprend maintenant que l’enfermement eut lieu pendant la floraison, au printemps donc. La troisième strophe explore la parenthèse qui les sépare, l’été :

The Summer deepened, while we strove —
She put some flowers away —
And Redder cheeked Ones — in their stead —
A fond — illusive way —

Le drame du poème tient beaucoup aux personnifications (« He » pour « pain » plus haut, « She » pour « the Summer » ici), et le genre des personnes compte : que la douleur soit masculine et la chaleur bienfaisante de l’été féminine n’est pas sans conséquence — raison pour laquelle j’ai proposé de traduire « he » par « il », même s’il se référait à « pain ». Comment faire de l’été un personnage (grammaticalement) féminin ? Françoise Delphy traduit « She » par « Il » :

L’Été s’approfondit, tandis que nous luttions —
Il rangea quelques fleurs —
Les remplaçant par d’Autres — aux joues plus Rouges —
Façon tendre — et illusoire —

Or, je voudrais non seulement faire droit au genre féminin de l’été, mais tenir le rythme 8-6-8-6 qui structure ces quatrains, raison pour laquelle je ne me résoudrai pas à « la saison estivale », qui occuperait 3/4 du vers. Pourquoi pas « L’Étée » ? La langue de Dickinson est suffisamment étrange pour qu’une telle proposition soit possible, non ? L’importance du féminin ne tient pas seulement à telle ou telle chose, mais au jeu général, à la danse générale des pronoms : quand « The Summer » arrive, le « I » disparaît au profit d’un « We » qui n’est peut-être pas que rhétorique, dans la mesure où il permet aussi le passage au « She » pour qualifier l’Été. En effet, le « We » créé une communauté (l’Été + E.D.) de personnages féminins en train d’intensifier leurs efforts (l’Été deepens quand E.D. strives) contre le mâle pain. Ce que donne « la vision du poème », dont je me demandais la dernière fois si elle était seulement possible, c’est d’abord un ensemble de gestes, de mouvements, dont celui des pronoms est le plus visible ici : ce ballet fait le dessin du texte, l’œil le perçoit ; et les images, des couleurs qui remplissent.

Le vers suivant, « She Put some flowers away », compte-t-il six ou sept syllabes ? La métrique anglaise repose davantage sur le compte des pieds que celui des syllabes, mais il ne me semble pas impossible que « flowers » se prononce ici « flow’rs » comme c’est courant dans la poésie anglaise classique (ainsi Alexander Pope, « Hush’d are the birds, and clos’d the drooping flow’rs »). J’en tirerai argument pour m’autoriser à manger les -e muets, et compter 6 syllabes dans « Ell[e] mit des fleurs d[e] côté ». L’absence de verbe, dans « And Redder cheeked Ones — in their stead — » est par ailleurs rendue possible par la polysémie de « put » : « put away », ranger, mais « put [Redder Ones in their stead] », mettre : il y a un zeugme entre le vers 2 et 3 de ce quatrain, nouveau geste du poème, assez vif, à même de nous faire sauter la couleur rouge (qui devrait rester en début de vers, comme un diable sort de sa boîte après le rejet) au visage. Le quatrain se clôt sur une énigme (pourquoi « illusive » ?) que résoudra la suite en terminant la phrase :

L’Étée s’épaissit, nous luttions
Elle mit des fleurs de côté —
Et Rouges des joues, d’Autres — à leur place —
Façon tendre — illusoire —

Les « gestes du poème » : ce sont eux, davantage que « le contenu » ou « la forme » qui sont susceptibles de proposer au lecteur une vision d’ordre intuitif — il faut moins interpréter ou paraphraser que décrire, souligner, mettre en évidence ces gestes (qu’on peut pointer par les figures de style, à condition d’en avoir une conception moins inerte, que mobile : mouvements, non structures). C’est parce qu’il est une danse que le poème peut espérer nous faire voir quelque chose — sans l’expliquer. Nous sommes suspendus à ses gestes — le ballet des pronoms, l’écarter-disposer du « put » zeugmique, le suspens d’une illusion annoncée mais non nommée — jusqu’à la strophe suivante :

To Cheat Herself, it seemed she tried —
As if before a Child
To fade — Tomorrow — Rainbows held
The Sepulchre, could hide.

La syntaxe est particulièrement tortueuse. Le premier vers, à l’évidence, achève la proposition commencée dans le quatrain précédent, mais la suite ouvre avec « as if » un parallèle un peu alambiqué, qu’Helen Vendler redresse en prose : « Dickinson, dans une de ses comparaisons les plus cruelles, compare la manière dont l’Été s’auto-illusionne avec la manière dont on peut tenir un Arc-en-ciel — dans la vaine tentative de cacher l’imminent Sépulcre — devant un enfant condamné à mourir demain. » (Helen Vendler, Dickinson, p. 105, ma traduction). Or quelle est la différence entre la version en vers et sa « traduction » en prose ? L’économie de l’expression (avec ce « [about] to fade » qui précipite l’enfant dans sa disparition en élidant « about »), les reprises de sonorités (« to… to », « held… hide ») et surtout (si je ne me trompe de nom savant) l’hyperbate (c’est-à-dire le rejet après la virgule de « could hide », dont l’objet le précédait, et qui dramatise ici non seulement le caractère hautement improbable de l’opération tentée, mais rétroagit sur le verbe précédent, « held », en en faisant un verbe soudain intransitif, puisque son objet complète maintenant « hide »), densifient, opacifient la signification qu’ils délivrent en même temps. Cela aussi est un geste (comme le poing — fermé — avance quelque chose) opéré par le poème :

De S’Escroquer, semblait tenter —
Comme si devant un Gosse
Demain mort — l’Arc-en-ciel tenait
La Tombe, pouvait couvrir.

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