Le Poème et rien # 1

[Une série de billets pour réfléchir, de manière informelle, à la question des valeurs  pour le poème (ce qui vaut pour lui, ce qu’il fait valoir, dans quelle mesure il vaut lui-même), à partir de quelques livres plus ou moins récents]

cv_hs_et voici la chanson1. La chanson qui jouit

à propos d’Hélène Sanguinetti, Et voici la chanson, Lurlure, 2021

Les mêmes vers ouvrent et ferment Et voici la chanson :

la parole se cassa parmi les pierres
avait roulé, Plusieurs éclats brillants
d’autres terreux où elle gisait
morte à moitié cherchant des éclats
nouveaux d’autres côtés terreux
et dit Chanson va ! roule et se
Cassant se réveilla

La première fois (p. 7), ces vers suivent un signe étrange (semblable à un cil) et en précèdent deux autres, disposés dans un autre ordre la deuxième fois (p. 107). Le fait même que l’on ne sache pas ce que signifient ces signes encadrant le livre (ils répondent pourtant à l’évidence à une intention : on peut les dénombrer, les comparer ou comparer leur ordre d’apparition) indique que son enjeu concerne moins la pure signification, que ce qu’on pourrait appeler la « dramaturgie » du poème. Un texte, habituellement, est fait de mots et les mots renvoient à des idées ; mais une chanson est une forme ancienne (on pense aux troubadours en lisant Sanguinetti) de gestes qui bousculent les mots comme si c’étaient des corps. La page est une scène (de théâtre, de radio-crochet, de jonglerie) où se passent quantité de choses qui ont lieu en-dessous de la signification.

Le livre présente donc un drame, la signification n’en est que la partie immergée. Des personnages variés s’y succèdent, dans des saynètes relevant de genres codés, intitulés « Joug », « joui »,  « apparition » (qui cadre le conflit opposant « joug et joui ») et « chanson ». La quatrième de couverture nous éclaire : « Joug et joui sont le jour et la nuit, l’eau et la soif, Éros et Thanatos, mais aussi bien le Méchant et le Gentil des contes, le malheur et le bonheur, malchance et chance, douleur et plaisir, elle et lui, tantôt lui, tantôt elle, tout le monde, personne. » Joug apparaît d’abord. Il peut tout biffer d’un « À quoi ça sert ? » (p. 9). Joui, au contraire, sait « toujours rire même quand pleurer il y a de quoi souvent » (p. 18). Leurs rapports ressortissent à une métaphysique carnavalisée : Joug et Joui ont beau être des forces cosmiques, leur affrontement sur la page de mots s’offre dans le bariolé de signifiants extravagants, et avec le plaisir burlesque de la farce : « Comment durerait JOUI quand JOUG le guette derrière la porte et tapi, s’apprête à l’étouffer dans le torchon ? » (p. 43).

Joug et joui sont aussi deux manières de dire « je » : quand la parole se casse, les éclats qu’elle libère ne forment pas un chaos, mais un drame du sujet où s’affrontent le positif et le négatif du monde. De ce fait, la chanson n’est pas seulement l’espace où se figure le conflit, elle est aussi sa résolution pratique : la voix agissante, qui décrit la lutte entre la vie et son négatif, est elle-même puissance d’enchantement, portée par les énergies qui nous font rire et danser. Si le drame de Joug et Joui se dit en chanson, c’est même pour faire gagner Joui. Car la chanson cherche dans la jouissance de la langue un remède aux injustices : elle n’est pas « un texte mis en musique », mais le mouvement, chorégraphié au risque de l’informe, des énergies contradictoirement rythmantes, sous la prose du monde ; et l’action pour les faire basculer du côté de la vie (que JOUI ait le dernier mot) :

Enchantement prend fin
Joui reste heureusement sur le perron, il danse,
passe la tête entre les jambes, fait l’arbre droit (p. 104)

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