Le poème et rien # 2

chants-dutopie-troisieme-cycle-brice-bonfanti-L-T5Oi1iEn lisant Et voici la chanson, on a vu comme Hélène Sanguinetti dramatisait la question de la valeur, à travers la lutte de deux forces contradictoires. Comme s’il s’agissait maintenant de regarder à la loupe chacune de ces forces, je voudrais m’arrêter sur deux œuvres qui empruntent des voies radicalement opposées pour réfléchir, en poème, à la question des valeurs. Celle de Cédric Demangeot (sur laquelle je me pencherai une prochaine fois) et son corps à corps avec les forces du Mal ; celle de Brice Bonfanti, et son effort pour s’élever vers le Bien.

Voici comment celui-ci la présente sur son site :

Les Chants d’utopie sont des petites épopées mêlant l’histoire au mythe. Ils chantent l’émancipation universelle à travers une flopée de tentatives personnelles. Ils veulent honorer le moindre élan hors des ténèbres.

Les personnages sont tirés de notre histoire : Dante Alighieri, Johann Gutenberg, Antônio Conselheiro, Sergueï Essenine, Voltairine de Cleyre… Chacun se trouve cependant « utopisé » : ses souhaits, ses rêves, ses espérances, ses élans vers le mieux, sont poussés tant que possible jusqu’au bout.

Chaque chant prend pour lieu un pays différent chaque fois – à ce jour : France, Grèce, Allemagne, Italie, Argentine, Turquie, Russie, Espagne, Israël, États-Unis d’Amérique, Égypte, Brésil, Hollande, Pologne…

Le « troisième cycle » de ces chants (paru en septembre 2021) est composé de trois « livres », chacun composé de trois chants qui s’intéressent à un héros, une héroïne ou un couple de héros tirés de lieux et d’époques différents : de la reine berbère Dihya (VIIème siècle) à Gavrilo Princip (l’anarchiste ayant assassiné François Ferdinand) en passant par Louis Mandrin, le Japon médiéval, la Sibérie des chamanes ou l’Espagne de Thérèse d’Avila et Jean de la Croix.

Dans un article paru dans Catastrophes à propos du premier cycle des Chants d’Utopie, Guillaume Condello, avait souligné la manière dont le détail de l’écriture de Bonfanti travaillait la répétition et, plus précisément, la différence dans la répétition. Il en va de même au niveau de la structure générale de son œuvre. Partant de la multiplicité des époques et des régions du monde, et refusant d’oppresser ce bariolé dans la reproduction d’un moule formel unique (chaque poème inventant de nouvelles ressources stylistiques et formelles pour chanter ses héros, de la prose travaillée par les hexamètres blancs au waka, en passant par l’hendécasyllabe ou le dialogue), il parvient malgré tout à ramener tous ces chants à un même élan fondamental. Tout le travail des Chants d’Utopie consiste en effet à (et tous les mots comptent, ici) élever la multiplicité à l’unicité du Bien.

Il est, dans la tradition philosophique, un outil qui permet (ou dont on dit qu’il permet) d’accomplir ce travail : c’est la dialectique. Et parmi les philosophes, il en est comme Augustin ou Hegel, qui voient dans la Trinité son équivalent chrétien, son visage mythologique. La fractalité ternaire de la structure de l’œuvre de Bonfanti ne laisse guère de doute : c’est bien sur un tel moteur — dialectique, trinitaire — qu’il compte pour élever tout le bigarré du monde à la contemplation de l’un. Et même, pour reprendre le concept de Plotin, ce philosophe néo-platonicien qui eut une grande influence sur Augustin, de l’Un. Brice Bonfanti écrit: « Jusqu’au jour où […] / se lève / l’Un / Bien majuscule. (p. 57) Comment faire, en pratique pour accomplir une telle élévation ? 

Il me semble que les Chants d’Utopie mobilisent deux opérateurs, l’un thématique, l’autre pragmatique. Le premier est l’amour, cette puissance qui permet non seulement aux êtres de s’unir, mais aussi de trouver dans cette union (la vraie horizontalité) la force de tourner le dos au mensonge de la communauté politique (la fausse verticalité) telle qu’essaie de la régenter l’État. L’amour des individus et l’émancipation des peuples sont en ce sens pour Bonfanti une seule et même chose : une puissance libertaire. « Nous Aïnous, palimpsestés, outrevivons. Comme l’état français, et l’Amor inversé (de roma) avec les Occitans — avec les Aïnous, l’état nippon. » (p. 120). Le deuxième opérateur est le chant lui-même, vraie verticalité cette fois (s’opposant lui aussi à la fausse verticalité d’État) :

J’écris ce chant, comme les autres, en français,
en langue morte, et monotone, et atone,
qui n’est pour moi, sa proie, qu’un cheval de Troie. […]
J’aimerais coloniser la langue morte
par l’outrevie enclave au pire, hors empire,
par la langue enclave, le cœur enclave au pire
hors empire du pire, l’enclave de vie. (p. 159)

Les héros des Chants d’Utopie sont des amants et des poètes. L’enjeu, pour eux, n’est rien de moins que d’élever l’hominidé jusqu’à l’humain :

L’hominidé, pan
indéfini, en lui porte
l’humain qui transporte
son infini qui l’attend,
lui l’humain, en l’espérant.

L’humain est créé
à l’image et ressemblance
de l’Un, sans puissance. (p. 125)

Cet Un est le Bien même. En ce sens, les Chants d’Utopie peuvent se lire comme un Purgatoire que n’aurait pas précédé l’Enfer. Bien sûr, « la pensée […] du meilleur, est mêlée à la pensée […] du pire », comme Bonfanti l’écrit, mais le poème, en tant que tel, s’impose comme un effort déterminé vers cet Un mystique, sans chercher à explorer le mal, en comprendre la nature ou en exposer les raisons. Résolument, tout entier, il est tourné vers ce Bien abstrait qui l’attire. Il ne s’en cache pas : « Voici venu : le temps : du scandale du Bien. Tout est Bien — majuscule. Asymptote, le Bien ne tombe pas. Le scandale du Bien, c’est un bon remontant — vers le Bien, absolu ici haut, englobant étranger surplombant détaché dépassant là en bas relatifs bien et maux. » (p. 27)

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