Énergétique du poème

Je lis, par hasard, dans les Lettrines de Gracq, cette remarque sur l’énergétique du poème dans tous les sens de laquelle on peut me semble-t-il rêver :

« Des livres comme Obermann, de Senancour, ou Volupté, de Sainte-Beuve, nous livrent les approches de ce qui pourrait être la très singulière notion d’une poésie homéopathique par le dosage. Une dose très faible de poésie pure s’y trouve uniment diluée à travers tout le tissu d’un ouvrage d’amples dimensions, et à chaque page néanmoins distinctement perceptible – quoique de manière évanescente – distinctement agissante.
Effet énergétique sans doute optimum obtenu ici par des organisations poétiques qui sont à celle de Rimbaud ce que la machine à plateaux des anciens cabinets de physique se trouve être à une centrale électrique. À partir d’un équipement de fortune, il faut sans doute admirer ici le plus judicieux effort vers le rendement. Le rendement sans chaleur d’une vitalité basse propage exquisement jusqu’à nous ses ondes faibles, au prix seulement d’attiédir, d’ouater, d’engourdir autour d’elle toutes les couleurs, tous les parfums, tous les sons trop violents – de fabriquer du calme.
C’est une diète poétique, c’est le climat de la convalescence, ravivé aux impressions faibles, qu’exigent de tels livres. Ils ont le goût passagèrement délicieux de la première crème aux fleurs d’orange, après un jeûne de fièvre typhoïde »

 

LGR, # 54. Éperonner

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Éperonner — hue ! — Au galop !
__rentrer — “mes condoléances, marquis de Wei” —
Éperonner les chevaux — longtemps —
__et finir par atteindre Cao !
Être un seigneur ! Aller ! Par monts ! Par vaux ! —
__mais moi… Ah mon coeur est bien lourd !

Je n’y suis pas autorisée —
__aussi ne puis-je faire demi-tour.
Je tiens le regard, l’air pas contente —
__l’envie de rentrer ne me quitte pas.
Mais je n’y suis pas autorisée —
__aussi ne puis-je retraverser.
Je tiens le regard, l’air pas contente —
__l’envie de rentrer — je ne la cache pas.

Je gravis la colline —
__je vais cueillir la fleur des taons :
Une fille, ça a plein de bonnes idées…
__et chacune d’elles a de la suite !
Mais eux, à Xu, ne font que me critiquer —
__masses de gamins en furie !

Ah… M’en aller dans la vallée !
__au milieu du blé luxuriant !
Tenir le pays sous mon pouvoir !
__Sur qui pourrai-je compter ? Avec qui faire alliance ?
Quels grands seigneurs et quels princes ?
__Hé ! Arrêtez de me critiquer !
Avec vos projets par centaines…
__pas un ne vaut le plan que —
____je fais.

LGR, # 50. Quand Ding passe au centre

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Quand Ding passe au centre du ciel,
__construire le palais de Shu ;
Se fier aux rayons du soleil
__pour bâtir les chambres de Shu.
Planter les noisetiers et châtaigniers,
__idesias, bancouliers, vernicias, catalpas,
____pour y tailler cithares et mandolines.

Monter sur la colline,
__pour y contempler Shu ;
contempler Shu mais aussi Tang,
__paysage de montagne mais aussi ville.
Descendre observer les mûriers,
__entendre l’oracle dire sa bonne augure –
____voir tout se passer parfaitement.

Si la pluie tombe,
__donner ordre à l’agent
de monter l’attelage au petit matin ;
___aller se reposer dans les champs de mûrier.
Être un homme probe,
__intranquille mais droit —
____posséder trois mille juments.

6 Thèses

(Suite et fin de ma traversée d’Un nouveau monde. Vous pouvez lire en cliquant sur ce lien l’ensemble du feuilleton en pdf).

Hier, je soulignais que le poème thématise autant l’épaisseur ou la corporéité de la langue (son côté intello) qu’il ne met en place des procédures de destruction de la représentation (son côté no future). Cette dialectique du locutoire (réflexif) et de l’illocutoire (destructeur), doit moins être jugée pour ce qu’elle révèle de la nature du langage (qui est pourtant l’horizon de bien des théories de la poésie, de Mallarmé à Kristeva en passant par Heidegger), que pour ce qu’elle fait et fait faire (ce que j’appelle son effort). En tout cas, je voudrais essayer de l’aborder dans cette perspective, celle d’un pragmatisme dont la pointe relevée virerait tout de même au spéculatif. Et puisqu’il ne doit donc pas s’agir de dénier la dimension dogmatique de ces affirmations (déduites de l’analyse de l’acte du poème, mais spéculativement), allons-y franco, je vais les proposer sous forme de thèses. Les premières concernent ce que le poème fait, les suivantes ce que le poème fait faire. Elles sont toutes déduites de l’analyse du vers comme dialectique de la figure musicale et de la figure de sens, c’est-à-dire rythme, dont la singularité matérielle déconstruit en même temps qu’elle l’amène sa prétention à la signification. Elles devraient bien sûr faire l’objet d’une démonstration plus ample que les élucidations-élucubrations rapides qui les accompagnent :

I. Le poème donne la langue.

Le poème donne un ensemble de vers, qui montrent et en même temps contestent l’élan du sens : c’est la langue comme matière informe-à-former, comme khora, qui s’y montre. C’est-à-dire comme corps.

II. La langue se donne, dans le poème, comme souffrance et comme jouissance.

Corps détruit dans sa prétention à la signification, et corps ébloui de visions singulières portées par la musique (des éclats, un réel gondolé), la langue souffre et jouit dans le poème.

III. Le poème libère la langue.

Donnée comme corps, la langue est délivrée de son service, de ses différents services, tels que les définissent les jeux de langage par lesquels elle a l’habitude d’être prise. Elle y est libérée comme son, mais aussi comme sens – charriant visions flottant librement à la surface, images de choses. Mais si la langue est donnée dans le poème, elle n’est donnée à personne. C’est d’abord à elle-même, qu’elle est donnée. Ceux qui veulent la saisir doivent s’éléver à elle.

IV. Le poème peut être beau (mais désagréable).

La liberté de la langue produit l’illisibilité et la beauté, qui représentent la façon dont la souffrance et la jouissance de la langue comme corps affectent le récepteur. Le beau tient à l’émancipation des médiations qui ligotaient la langue – les sons, les images des choses – à ses divers services [1].

V. La réception du poème est un corps à corps avec la langue.

Corps de la langue émancipé, le poème n’est destiné à personne. Tenter de le recevoir, c’est d’abord le chercher, et tâcher de se hisser jusqu’à lui. De l’étreindre dans un corps à corps (plutôt que dans une lecture). Recevoir le poème revient donc à traiter son impertinence, la retremper dans l’encre du contexte (discursif ou extra-discursif), et faire ainsi l’épreuve de sa propre puissance, en s’élevant, peu à peu, à la dignité du corps de la langue.

VI. Qui reçoit le poème donnera le poème. 

Pour accomplir (au moins une partie de) cette élévation, le lecteur a dû faire des efforts et donner de son corps, à la langue. Mais lors de ce corps à corps, il a pu aussi se nourrir de la puissance de la langue. Il l’entrevoit mieux maintenant. Il en est si près ; il croit pouvoir la chercher où elle est, la tirer jusqu’à lui. Il va lui donner corps, à son tour. En la couchant dans un poème. C’est aussi, pourquoi, la poésie est un sujet historique : comme un témoin qui doit se passer de poète en lecteur, de parleur en parleur.

*

obscurité la ruse
______________à m. ro

de l’obscurité la ruse s’étend
ainsi d’une mise en arrière
la trace
prend pied *
qu’il la ramène au métal de l’imposition
et autres manufrances historiques
d’une prosodie
peu coupable
de n’avoir pas su ce qui pourrait resservir
en l’obscurité
où les choses décident
à contrepoids *
ou pas * [2]

*

Poésie suppose rythme, son, souffle (formules d’énergie). Au travers de cette motilité abstraite, du sens se défait et se refait. Quelque chose s’y cherche dans la fameuse « hésitation » entre son et sens. […] Poésie = portée d’une onde négative dans l’entre-deux entre son et sens. Indication et interdiction simultanées d’une possibilité de liaison du sens et du son. [3]

*

[…] Je suis de ceux qui s’adressent aux morts et qui en ont fait leur interlocuteur. Le silence est leur langue. Avec eux j’aborde tout ce qui a trait à la posésie et à ses questionnements : qui a commencé vraiment le premier à disloquer le vers, comme un enfant malheureux le fait avec ses animaux en peluche, imposé des rythmes et des répétitions nouvelles, fait confiance aux saccades d’un texte ? Être poète, c’est croire à l’intensité du langage, ses méandres, ses contre-pieds, ses contradictions et sa générosité également. […] Être poète ce n’est pas seulement écrire – vers ou prose – des poèmes. C’est donner à notre douleur la force et les moyens de se dépasser, de devenir ainsi la douleur de tous, y compris de la poésie elle-même. Ainsi c’est par la souffrance que l’on rejoint les autres hommes ? Oui je le crois. [4]

*

et sous la paille de fer

toute la crudité du corps

nous les usinons disent-ils
ouvrant au couteau des bouches
nouvelles et des râles rouges

du gros sel en guise de dents
et les plaies qui rient
le corps doit vomir des noms
ainsi tuez-moi son tu […] [5]

[1] J’ai essayé de demontrer ce point à propos de l’oeuvre d’Ivar Ch’Vavar dans Le Chamane et les Phénomènes. La poésie avec Ivar Ch’Vavar qui sortira en mars chez Lurlure.
[2] Jacques Roubaud, p. 323.
[3] Christian Prigent, p. 424-425.
[4] Franck Venaille, p. 492-493.
[5] Bernard Noël, p. 603.

5ème traversée. L’impertinente

(Je continue ma Grande traversée d’Un nouveau monde). Hier, en utilisant le triptyque d’Austin, j’ai avancé que le poème contemporain revendiquait son affiliation au genre poésie comme une convention, nécessaire à l’efficacité d’un acte illocutoire consistant pourtant en la destruction de la représentation (c’est-à-dire, en un sens, de la destruction de son acte locutoire).

En fait, les rapports entre le locutoire (ce que le poème dit) et l’illocutoire (ce qu’il fait) sont un peu plus complexes. Car si, d’un côté, l’acte illocutoire du vers est bien souvent de détruire les conditions conventionnelles d’un acte locutoire clair (mais pas entièrement : sans quoi le vers apparaîtrait comme un n’importe quoi), d’un autre côté, le poème consacre une grande partie de l’énergie locutoire qui lui reste (et parfois, il lui en reste peu !) à parler du langage lui-même, ou du poème, voire à critiquer explicitement la représentation (c’est-à-dire l’inclination que nous avons à ne pas considérer une séquence linguistique dans son épaisseur, mais comme un signe), enfin à thématiser la langue comme un objet, et même comme un corps, qu’il faut saisir dans son épaisseur :

d’éteindre la vibratoire
syncope du non-sens

le prisme de l’écriture
insomniaque

jusqu’à la torsion du pus
de la langue [1]

*

Entends mes vers______ ils ont note mais pas âme [2]

*

Quelques mots suffisent au commerce [3]

*

Tu parles, tu écris pour que les choses
ne coïncident plus avec elles-mêmes [4]

*

c’est aussi un récit la phrase
contourne jusque la nuque une
haleine [5]

*

Arbre envahi de langage [6]

Quant à la destruction proprement illocutoire de l’acte locutoire, elle peut s’opérer, sans doute, de bien des manières. J’avais essayé, dans un précédent essai critique [7], de recenser quelques-unes de ces procédures : la dénégation (du principe de non-contradiction), l’asyndète (des fragments se succédant sans rapport), l’effet de chiffrage (quand même il n’existe aucun code à déchiffrer) ou l’entremêlement des plans hétérogènes (qui ne permet plus de distinguer le propre du figuré). Il faut en ajouter une, plus large et plus fondamentale : elle consiste à laisser volontairement dans l’ombre des informations qui permettraient de rendre pertinentes (relevant) [8] des associations de mots ou de phrases (associations qui, sans ces précisions, semblent arbitraires ou poussent à des fausses pistes). Ainsi, le « poème d’après le journal » de Philippe Beck est-il composé non pas à partir d’un quotidien quelconque (comme on pourrait le croire sans plus d’informations) mais d’après le Journal de Roger Giroux (sans que cela soit jamais dit – je l’ai appris en écoutant l’auteur le révéler à la radio).

1. Poème d’après le journal

C’est un journal des guillemets
qui aspire le marais.
Les guillemets mondains se plaquent
autour des poèmes rentrés
dans l’Actuel.
Et les fleurs d’Actuel font le sillage
d’air brut dans la page.
Les actes de maintenant sont arrachés.
Décadrés. Des odeurs phrasent
les prudences autorisées,
et les fidélités suggérées
en avant. [9]

Une telle im-pertinence (si l’on peut appeler ainsi ces défauts volontaires de « pertinence », au sens de Sperber et Wilson), qui pourrait apparaître comme une lubie ou comme un effet de manche (elle oblige en tout cas le lecteur à produire des efforts dont nos deux linguistes ont montré qu’ils sont en proportion inverse de la « pertinence » de la phrase [11] – autrement dit : qu’un récepteur d’énoncé est dirigé par un principe d’économie de l’effort, ceci expliquant l’assez grande impopularité de la poésie contemporaine…), est bien une procédure, calculée pour produire des effets précis. Il serait sinon incompréhensible que le même auteur prenne parfois au contraire le soin de préciser quels sont les textes à partir desquels (ou sur lesquels) il travaille [10], les faisant apparaître comme en sous-impression derrière le poème et créant une profondeur qui n’en est pas moins problématique (mais qui est un autre effet ; j’essaierai de revenir une autre fois sur ses tenants et aboutissants).

Ainsi, l’acte illocutoire du poème est d’abord le détricotage du locutoire ; un détricotage qui n’est pas absolu, mais cependant suffisant pour que la signification du poème ne puisse se faire relever, dépasser, dans la paraphrase ou le concept. Ce que montre l’Anthologie, du reste, c’est que l’histoire de la poésie entre 1960 et 2010 n’est pas un mouvement homogène, mais relève plutôt de la dialectique, entre des moments d’assez grande impertinence, et des retours « réalistes » – comme ici :

Mr William (extrait)

De ce côté-ci
De la rue du Poteau ;
Je revois mon père.
Nous cherchions un appartement.
Le propriétaire n’est pas venu. [12]

Cette dialectique, dans l’histoire récente de la poésie, entre l’effort « réaliste » de poèmes qui cherchent à ne pas se soustraire aux procédures habituelles du sens, et l’impertinence  de textes cherchant à briser les reins du locutoire pour emmener le lecteur autre part, n’est pas que la forme poétique d’une dialectique historique (et d’abord politique) bien-connue, où alternent le flux avant-gardiste et le reflux réactionnaire : c’est avant tout la traduction macropoétique (comme on dit « macroéconomique ») du corps à corps que se livrent, au niveau (micropoétique) du vers, la figure phonique et la figure sémantique, dans leur immanence (et pourtant leur hétérogénéité) réciproque.

J’ai proposé avant-hier de considérer ces deux faces comme les dimensions d’un « mystère » qui, si l’on veut, peut s’énoncer ainsi : comment de la pure matière, spatiale et phonique, peut-elle produire du sens ? Mais la manière (très mallarméenne) dont se formule ce « mystère » n’est-elle pas tributaire d’une conception trop grossièrement structuraliste, qui voit dans l’énoncé un simple coup (de dés ?) dans un système (de signes) ? Je veux dire : s’intéresser au vers pour la manière dont le rythme – pour le dire vite – dialectise le son et le sens, n’est-ce pas en rester au mieux à la conception (un peu plus dynamique) de la signifiance des sémioticiens de Tel Quel [13], qui fait peu de cas de certains des apports essentiels de la linguistique ou de la philosophie du langage contemporaines ? Que le sens ne tient pas qu’à la valeur du signe dans le système, mais aussi à la manière dont le contexte extra-discursif le rend pertinent (Sperber et Wilson) ? Qu’il n’y a pas un système de signes, mais une pluralité de jeux de langage, aux règles variables, et au sein desquels un même signe peut jouer des rôles tout à fait différents (Wittgenstein) ? Qu’il y a des « institutions du sens » (Descombes) ? Cela dit, on peut (et l’on doit) mobiliser autant qu’on veut les apports des diverses sciences (plus ou moins) humaines : aucune ne prétend révéler l’alpha et l’oméga sur notre affaire. Aussi petit soit ce mystère, se pose au minimum le problème de l’indétermination fondamentale de tout signe (Quine), lorsqu’on essaie de l’interpréter indépendamment des pratiques sociales qui en montrent l’usage accepté. Et en cela, sinon d’un grand mystère, l’impertinence de la poésie peut au moins avoir le rôle de révéler cette indétermination. Mais à la limite, peu importe : une pratique poétique peut bien avoir un certain rôle dans le cadre d’une théorie linguistique (donner à voir le mystère fondamental) et un autre dans le cadre d’une théorie concurrente et plus moderne (révéler une simple propriété du signe). Ce qui importe, c’est ce que le poème fait, et non ce qu’il révèle selon telle ou telle théorie. Or, j’ai dit plus haut qu’il emmenait le lecteur « autre part ». D’accord, « autre part »… Mais où ? Mais où ? C’est ce que j’essaierai d’étudier la prochaine fois.

______

NB : Toutes les poèmes cités proviennent de l’anthologie d’Yves di Manno et Isabelle Garron, Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010, Paris, Flammarion, 2017.

[1] Jacques Dupin, p. 135.
[2] Jacques Roubaud, p. 311.
[3] Claude Royet-Journoud, p. 544.
[4] Jean-Louis Giovannoni, p. 782.
[5] Liliane Giraumon, p. 799.
[6] James Sacré, p. 924.
[7] On peut lire cet article ici.
[8] Sur le concept de « pertinence », et son rapport avec les informations qui nous permettent de comprendre le sens d’une phrase, voir les travaux des linguistes D. Sperber et D. Wilson, dont la « Relevance Theory » peut être lue ici.
[9] Philippe Beck, p. 1182.
[10] Dans les Chants populaires, p. 1177 sq. de l’Anthologie.
[11] Dans l’article cité (avec un lien, dans la note 8), p. 254 : « Other things being equal, the greater the processing effort expended, the lower the relevance of the input to the individual at that time. »
[12] Yves Martin, p. 454.
[13] Voir Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique, Paris, Seuil, 1974.