Le Cours des choses (extrait)

Voici le fragment # 55 du Cours des choses, paru cette semaine, et qui en compte 64.

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Pour un MoÉPoF !

Tous les ans depuis 2014, la Sing Lit Station (où je suis actuellement en résidence) organise le SingPoWriMo (Singapore Poetry Writing Month), le mois de la poésie à Singapour : tous les jours, un poète singapourien propose à la communauté du groupe Facebook (plus de 5000 inscrits) certaines incitations formelles ou de contenu pour écrire un poème. Plusieurs centaines de textes sont ainsi postés chaque jour, que les poètes-modérateurs critiquent et commentent ; à l’issue du mois les 100 meilleurs textes sont sélectionnés pour anthologie. On peut juger artificiel cet atelier d’écriture géant ; mais il faut voir tous ces textes, de débutants et d’auteurs confirmés, d’adolescents et de retraités, d’inconnus et de vedettes, de poètes du dimanche, de poètes officiels et de poètes maudits, s’accumuler jour après jour, les uns donner leur avis aux autres, ceux-ci dédier leurs poèmes aux premiers, des liens se tisser dans les commentaires, et cette œuvre collective géante accoucher de formes bizarres et de témoignages bouleversants, d’images maladroites et d’images inédites, de clichés, de percées, de trouvailles lourdingues et de virtuosité ludique.

À quand un Mois de l’Écriture de la Poésie en France (MoÉPoF ?) ? Ça aurait une autre gueule que le minable Printemps des poètes, ce spectacle extraordinaire d’une poésie à la fois grandiloquente et au rabais, courant piteusement après les lecteurs (sages dans leur mépris), non ?

En attendant, voici ma modeste contribution au jour 7 : il fallait écrire un sonnet contenant à chaque ligne mot d’une page prise dans le livre qu’on était en train de lire.

(Mais tout de même, à quand ?)

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CONNECT

Life is largely about relationships, and our desire is that our resort will provide you a perfect setting to connect to God, yourself, your family, and others’ (T*** resort guestbook)

‘Connect to God’, the guestbook invites. Would Philon
Have preferred WiFi as I do? Théologie’s
Not expected on desert islands, théocratie
Having a problème in the lack of faithful beings.

In my situation (seated
On a beach the Apologistes have never praised
In the monarchie of my self) no
Place is left for christianisme.

‘To god not offered, poetry’s not just plaisanterie?
Perruque of words on a bald spirituality?
Formulation of nothingness?’ the guestbook asks.

No need of God for correspondance:
The common reader is the sauveur,
And Facebook groups sufficient nations. WiFi, please.

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Parution : Le Cours des choses

Le cours des chosesLe Cours des choses est un long poème, écrit à Shanghai à la faveur d’un séjour de plus de 6 ans. 12 chants répartis en 64 fragments, qui lorgnent du côté des épopées antiques autant que des classiques chinois.

Les 6 premiers chants sont conçus comme une odyssée (à la découverte d’une langue, de paysages et de personnes) et les 6 derniers comme une guerre, qu’avec ses armes pathétiques le poème essaie de livrer, avec la Chine, contre la Chine.

4ème de couverture :

 

car le texte n’est pas
                  la description de la bataille –
                                                 c’est la bataille.
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Pierre Vinclair, Le Cours des choses, Flammarion, 18 euros.
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Catastrophes No. 7 : « Je est un fish »

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Rimbaud l’avait dit, « Je est un autre ». Et Faulkner l’avait dit : « My mother is a fish ». Puis Barthes l’avait dit, « Je suis ma propre mère ». Mais qui avait osé conclure que « Je est un fish » ? Le No. 7 de Catastrophes aujourd’hui, sur vos aquariums ! Glou glou glou… :

l’édito de Claire Tching

1. club
Léonidas Lamborghini, « Regardez vers Domsaar » (3/5), traduit par A. Diaz Ronda
Pierre Vinclair, « Horace à Rome » (3/3)
Laurent Albarracin, « Le Château qui flottait », 5
Phillip B. Williams, « Maîtrise »

2. tranimal
Alexander Dickow, « Dèze le Mécréant » (2/2)
Fabrice Caravaca, « Planète plate », 7
Ezra Pound, « L’Invention de la poésie chinoise », 3 traduit par Auxeméry
David Harsent, « Chantait le rat »

3. skag
A.C. Hello, « Une seconde », 6
Joshua Ip, « Ici et là », 3
Liliane Giraudon, « Ce qui s’affiche les nuits où tu n’as pas pu dormir »
Bai Juyi, « Les Regrets », traduit du chinois par M. Bombled

4. fish
Christian Prigent, « Indésirables » (4/4)
Guillaume Condello, « Tout est normal », 7
Christophe Lamiot Enos, « matin, Crète » (1/4)
Claire Tching, « La Poésie française de Singapour », 7

Ascension, par G. Condello

En août 2016, alors que j’habitais à Shanghai, Guillaume Condello (qui s’occupe de Catastrophes avec Laurent Albarracin et moi-même) est venu me rendre visite. Nous sommes partis à la montagne de Shenxianju, avec nos carnets et ordinateurs. Voici quelques notes écrites à cette occasion :

Une pancarte indiqua le mi-parcours. Le ciel s’était maintenant intégralement couvert d’une nappe nuageuse qui descendait sur eux plus vite qu’eux ne montaient. C’était plus qu’une nappe, c’était une couverture. Une couette.
Et bientôt, ils furent à l’intérieur de la couette. Ils ne voyaient plus qu’à une vingtaine de mètres, tout le reste apparaissant uniformément gris.
Il se remit à pleuvoir.
Leurs vêtements étaient entièrement trempés et leur collaient à la peau. La pluie pénétrait dans le sac à dos, qui la retenait et la stockait au fond comme une grotte située sous une nappe phréatique.
Ils entendirent un énorme grondement, qu’ils essayèrent d’attribuer aux câbles du téléphérique. Mais ils ne parvinrent pas à se convaincre longtemps. Le téléphérique était loin. Pas l’orage.
[…] Ils étaient épuisés.

[…] Ils se hissaient à la force des mains, en tenant les rambardes. […] L’orage déchaîné éclatait en éclairs toutes les dix secondes.
Et puis, enfin, après cette ascension de plusieurs heures où ils avaient cru mourir dix fois, au cours de laquelle ils avaient, sans voir aucun paysage, complètement épuisé leurs batteries, ils atteignirent le sommet. Il se carapatèrent alors dans un café, ou plutôt, ils rampèrent, à bout de forces, comme des loques, pour se jeter sur des bouteilles d’eau, qu’ils avalèrent en pleurnichant de joie.
Ils achetèrent des parapluies.

[…] La visibilité, peu à peu, se dégagea ; les nuages se trouèrent de percées vers le bleu du ciel, le soleil reparut. Ils purent voir qu’à droite, le sentier serpentant à flancs de falaises menait à un petit pavillon, perdu sur une corniche. À gauche, c’était un pic tranchant comme un couteau qui s’élevait, majestueux, au-dessus d’une vallée encaissée.
« Maintenant que c’est dégagé, il faut y aller ! » […] Sous leurs pieds, la montagne apparaissait et disparaissait au rythme de la brume. Un coup, ils voyaient Baitazhen apparaître au loin ; l’instant d’après ils avaient l’impression d’être des figurines découpées sur une page blanche.
Ils arrivèrent au pavillon : en fait une vulgaire structure de béton, aux angles recourbés comme ceux des pagodes. […] Pour peu que passât en plus un nuage, et l’image, soudain magnifique, ressemblait à une estampe ancienne. Ils étaient seuls, au milieu de la nature splendide.

Lors de cette randonnée qui dura trois ou quatre jours, et les semaines qui suivirent, Guillaume Condello écrivit Ascension, un magnifique poème de 80 pages que publie cette semaine Le corridor bleu, et dont voici la quatrième de couverture :

Pour le temps d’une ascension, Guillaume Condello s’inscrit dans les pas de Pétrarque, et la route qu’il a ouverte : puisant aux sources des récits de voyage aussi bien que dans celle des écrits des mystiques, décrivant la nature dans son altérité radicale et son impossible domestication, le tout sur fond d’une Chine qui n’en finit pas de s’éveiller à l’horreur policée des villes tentaculaires, des centres commerciaux interminables, il y décrit cet arrachement impossible au monde qui est la condition même de l’existence en poète – et sans doute aussi humaine. C’est donc au récit d’une ascension ou d’une ascèse impossible, et pourtant nécessaire, que nous assistons dans ce texte. Dans la filiation d’une narration épique moderne revitalisée par William Carlos Williams, l’écriture de Guillaume Condello se fait ici plus narrative que dans les deux premiers livres, et ne craint pas de mêler la prose et le vers, les stases contemplatives au rythme haché avec les passages logorrhéiques, pour donner à voir une expérience, et tenter de dire quelque chose de ce qui nous arrive, de ce que nous sommes.

C’est un texte beau, et important à plus d’un titre : non seulement il déploie une longue méditation, ample et anxieuse, sur les paysages chinois, mais il permet de penser la condition du poète aux prises avec une modernité post-spirituelle. Il faut l’acheter, le faire commander par les bibliothèques ; et surtout — il faut le lire.