Teo Kah Leng, « Sous le champaca »

Teo Kah Leng (1909-2001) était le frère de Francis P. Ng.

Le champaca était en fleurs
__Et la nuit était parfumée,
Et l’obscurité apaisante
__Sous les étoiles qui brillaient.

Une jeune fille et son amant,
__S’asseyaient près du champaca,
Ils se chuchotaient leur amour
__Et oh ! comme elle était heureuse.

Et sous les cieux qui scintillaient
__En face de ses yeux rêveurs,
Le futur traçait la vision
__D’un paradis qui l’accueillait.

Soufflant de joie, elle nommait
__Le champaca : arbre d’amour, —
Les étoiles clignant aux cieux :
__Oeillades des fées de là-haut.

Ce soir, il est aussi en fleurs,
__Les étoiles allument le ciel;
Elle est assise dans le noir
__Parfumé, — personne à côté.

Ce calme, si exaspérant !
__Et ce coeur, d’un chagrin si noir !
Aucune vision du bonheur,
__Ses yeux n’entrevoient que la tombe.

L’amour : un fantôme, riant
__À l’excès, d’une joie impie,
Ou alors, un beau pontaniak
__Qui hante le haut champaca ?

Teo Kah Leng, I found a bone and other poems, Ethos Books, 2016.

Wallace Stevens, “Les forces, la volonté & le temps qu’il fait”

Voici une tentative de traduction de ce poème bien étrange de Wallace Stevens. Ici, lue, la version en anglais.

Au moment des nougats, le jaune pair
Soupira dans le soir qu’il vivait
Sans idées dans une région sans idées,
La paire jaune, le pair.

C’était au moment, et à l’endroit, des nougats.
Là les cornouillers, les blancs et les roses,
Éclosaient en feuillets autant qu’ils éclosent, et la fille,
Une fille rose promenait un chien blanc.

Le chien devait se promener. Il fallait qu’on l’emmène.
La fille devait le retenir et se pencher en arrière pour le tenir,
Au moment des cornouillers, en poignées gerbées
De couleurs. Il n’y avait pas d’idée

Ce côté-ci de Moscou. Il y avait des anti-idées
Et des contre-idées. Mais rien qu’un homme pût avoir. Il n’y avait
Pas de chevaux à monter et personne pour les monter,
Dans les bois de cornouillers,

Pas de grand chevaux blancs. Mais le chien au poil soyeux.
Et les feuillets, hauts dans les plus vieux arbres,
Qu’on aurait dit liquides comme des foliations de nuages,
Coquilles sous l’eau. Il y avait les nougats.

Fallait que ça soit juste : les nougats. Il y avait un décalage
Des réalités, au sein duquel ça pouvait devenir faux.
Le temps qu’il faisait ? Un serveur avec son plateau.
On arrivait tôt au café bien frais.

Marc Nair, « Suara »

(Voici un essai de traduction d’un poème de Marc Nair, poète et photographe de Singapour né en 1981. « Suara » signifie « voix » en malais ; une version lue par l’auteur est disponible en cliquant sur ce lien.)

Ce n’était pas la langue de ma mère.
Mais je t’ai apprise, hésitant,
avec l’aisance d’un homme qui
ne comprend une ville qu’à travers
les rues où routinier il déambule.

Tu me parles en langage crypté,
en cantiques de bréchets, ou de terre
agitée en quête d’un autre nom de domaine.
Tu resteras ma femme étrangère.
Je ne connaîtrai jamais de ton corps

les nuances : toutes tentatives de poésie
m’envoient dans la brique et le mortier,
dans des moments de catch cognitif
où la conversation finit en purs
spasmes de rire hystérique. Je pêche

des heures dans les estuaires juste
pour voir passer ta silhouette, j’écoute
ton coeur battre sous les autoroutes,
je te bécote sur les terres reprises à la mer.
Rétifs à l’habitude de parader,

tes mots s’entendent dans les murmures
troqués dans les marchés et
les stads de foot sous l’
ombre de notre langue nationale :
politik, presiden, parliamen.

C’est le même mot qui se dit, pour la voix
et le vote. Suara. Et nous sommes seuls,
à entonner notre hymne dans une langue
oubliée, trébuchant comme des gosses
sur ces mots faits pour dire le progrès.

Extrait de Marc Nair, Postal Code, Red Wheelbarrow Books, Singapore, 2016

Gilbert Koh, « La ville-jardin »

Histoire de faire d’une pierre deux coups, voici de la poésie botanique de Singapour : un poème de Gilbert Koh que j’ai trouvé dans une anthologie intitulée From Walden to Woodlands. An Anthology of Nature Poems publiée chez Ethos Books en 2015.

Que les arbres soient !, dit l’homme, et voilà
il y eut des arbres – arbres à pluie, amboines, flamboyants,
casuarinas, arbres du voyageur et d’autres – jaillissant contre
l’acier et le béton de la ville en pleine expansion.
Même alors que de vraies tours grimpaient de plus en plus
haut vers les cieux, les arbres étaient plantés, replantés,
transplantés, arrosés, fertilisés et soignés de manière à ce qu’ils poussent
et poussent encore. Ils apparurent le lendemain, débarrassés du
chaos de la jungle, rompus à la volonté de l’homme, poussant en lignes droites,
en carrés ou en rectangles, dans des coins prévus à cet effet,
dans des parkings, le long d’autoroutes, devant les banques et les immeubles,
conformes aux commandements des urbanistes.
Les dures lignes de l’architecture s’adoucirent,
la pluie tomba, et tout doux, tout doucement, le vert se répandit
si bien qu’une fois dans sa soixante-dixième année, l’homme fut ravi,
en se reposant, de contempler son oeuvre, et de sentir la terre
d’une nation s’écouler lentement entre ses vieilles mains vertes.

H. D., « Le poirier »

Suite de la série ‘poésie botanique’, avec une tentative de traduction d’un poème issu du premier recueil d’H. D., Sea garden, 1916.

Poussière d’argent,
Levée depuis la terre,
Plus haut que n’atteignent mes bras,
Tu es montée.
O argent,
Plus haut que n’atteignent mes bras,
Tu nous fais face, en grosses masses ;

Jamais fleur n’ouvrit
Feuille blanche si dévouée
Jamais fleur ne divisa l’argent
D’un argent si rare ;

O poire blanche,
Tes touffes de fleurs,
Épaisses sur la branche,
Offrant les fruits mûrs de l’été
Dans leur coeurs pourpres.