Le poème intéressant, 2

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 Ici, lire le premier épisode

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Quand je dis que je cherche à caractériser l’intéressant d’un poème, je ne parle ni du beau, ni de l’agréable, ni du plaisant — ou autre catégorie plus ou moins subjective. Par « intéressant », je veux dire tout simplement : « susceptible de provoquer de l’intérêt ». Mais y a-t-il des choses qui plus que d’autres, objectivement, sont susceptibles de provoquer de l’intérêt ? Oui, je crois : pour de multiples raisons (certaines liées à des institutions, d’autres à l’histoire, d’autres à l’identité des spectateurs, etc.) la finale de Roland-Garros est davantage susceptible de provoquer l’intérêt que le mouvement de mes mains sur les assiettes sales quand je fais la vaisselle (en plus je suis nul). Certaines choses, ou plutôt, certaines activités, sont plus intéressantes que d’autres. D’ailleurs, dans les domaines variés de l’existence, il y a des techniques visant à rendre certaines activités plus intéressantes (la publicité, la communication politique, par exemple) et des sciences s’intéressant à ces techniques : la narratologie, la strip-teasologie. Non qu’il s’agisse pour moi ici d’appliquer à la poésie les méthodes de la communication ou de la publicité, d’exproprier les poètes de leur tour d’ivoire et de faire l’apologie de la putasserie communicationnelle : je ne dis pas que le poème doive chercher à intéresser. Le poème, je l’ai dit, ne doit rien. Je voudrais simplement tenter une strip-teasologie du poème intéressant : au nom de la science.

La première chose est donc de considérer le poème non comme une chose, mais comme une activité. J’ai suggéré la dernière fois, mais sans en dire plus, que l’intérêt du poème était en lien avec sa dramaturgie. La dramaturgie est la manière dont une action se met en scène dans un certain espace (la page, pour le poème) et dans un certain temps (le temps de la lecture). Quelle est cette action ? Chaque poème, sans doute, comme chaque pièce de théâtre, a la sienne propre. Mais on peut tenter une liste des personnages de cette action. Ceux-ci peuvent appartenir à diverses catégories (je n’emploie pas à dessein celles de signifiant et de signifié, cette dichotomie aboutissant à trop d’imprécisions), parmi lesquelles (chacun peut chercher pour lui, et éventuellement en ajouter) : la page, les caractères typographiques, les sons, la ponctuation, les codes linguistiques (les langues), la grammaire, l’intertextualité (la citation d’autres textes), le figural (ce qui se passe sur le plan des images), les énoncés (ce que « veut dire » le poème, son « message » quand il en a un), les dénotés (les « choses » dont il parle).

Voici donc quelques propositions pour commencer :

  1. Dans un poème, il est susceptible de se passer des choses impliquant l’une ou plusieurs de ces dix catégories de personnages.
  2. Dans un poème intéressant, les actions des différents personnages se centrent autour d’un drame : il existe une méta-action qui les organise ou autour de laquelle elles s’organisent (comme les gestes du juge, du public, des ramasseurs de balle et des joueurs se synchronisent en une seule intrigue à Roland-Garros).
  3. Comprendre le sens d’un poème, c’est savoir décrire cette méta-action.
  4. Pour qu’un poème soit intéressant, le sens doit non seulement être l’enjeu de la lecture (le poème intéressant n’est pas évident), mais il doit aussi être son résultat possible (le poème intéressant n’est pas illisible).

 

À suivre…

 

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Le poème intéressant, 1

La composition d’un poème ressemble parfois à de la science expérimentale, comme dans l’Ève future ou Frankenstein. L’enjeu est alors de fabriquer, à partir de morceaux de langage morts, un poème vivant.

On comprend que pour l’ingénieur fabriquer du vivant puisse être une fin en soi ; mais cette seule caractéristique ne saurait justifier à elle seule l’intérêt du lecteur ou du spectateur : c’est sans doute la raison pour laquelle Frankenstein n’est pas seulement animé, il est de surcroît effrayant. On peut raisonnablement penser que l’effroi (fictif) est un type de sentiment qu’un lecteur ou qu’un spectateur peut rechercher.

Il en va de même pour le poème ; si c’est bien une prouesse d’animer la langue dans un poème vivant, cela ne saurait suffire à intéresser (sinon les collègues cherchant à insuffler à leur tour l’esprit dans la matière). Le poème doit aussi être, par un côté ou par un autre, intéressant. (Bien sûr, le poème ne doit pas être intéressant, parce qu’il ne doit rien ; mais on peut formuler les choses ainsi : on remarque que certains poèmes, en plus d’être vivants, intéressent des lecteurs, je voudrais simplement savoir si cela tient à quelque vertu inhérente et en quoi elle consiste).

D’abord, il me semble évident qu’il est plus facile pour un poème d’être intéressant lorsqu’il est composé dans des formes reconnues par le lecteur : la forme connue offre un cadre de visibilité, un ring dont les cordes sont apparentes, entre les limites desquelles les coups sont repérables. Un match de boxe est plus intéressant à regarder qu’une baston de rue ; de même, les règles du poème qui servent à la stylisation des gestes poétiques permettent lisibilité (si le panel de coups se réduit à une dizaine, on les reconnait mieux) et commensurabilité (l’alexandrin de Racine, comme l’uppercut de Tyson, est meilleur que celui de Boileau ; alors qu’il est difficile de comparer les vers libres de deux vers-libristes).

Mais cette condition n’est bien sûr ni suffisante (combien de croûtes en vers comptés ?) ni nécessaire : le Coup de dés de Mallarmé, les poèmes de Paul Celan, Paterson de WC Williams, pour prendre des exemples variés, sont parfaitement intéressants. C’est, me semble-t-il, parce qu’ils reprennent de la prosodie classique l’idée (dont la forme classique était l’un des opérateurs) d’une dramaturgie du poème. Pour être intéressant, un poème doit être le lieu d’un drame. J’essaierai de développer ça la prochaine fois.

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3 genres de poèmes

Je vois trois genres de poèmes en vers : les coulées, les tas et les nœuds.

Dans une coulée, les vers se succèdent les uns aux autres comme dans une rivière, ou un torrent, chacun préparé par le précédent et se prolongeant dans le suivant, comme si le poème n’était tout entier qu’une longue phrase, l’incarnation, la matière du temps. La lecture est une descente en rafting, plus ou moins accidentée. (Poèmes longs)

Dans un tas, les vers sont posés les uns au-dessus des autres, la lecture agissant comme une hache qui débite les rondins de bois du poème. Le temps est ici contesté par la co-présence de tous les vers qui, coexistant chacun dans son couloir, partent en même comme des sprinters sur leur piste d’athlétisme. (Poèmes courts)

Dans un nœud, le poème est un organisme où chaque élément agit sur le suivant et rétroagit sur le précédent, où tout est emmêlé dans tout. Le passage à la ligne du vers agit ici ni comme un diverticule accélérant le courant, ni comme une hache débitant ses rondins, mais proprement comme un mètre, dont la commensurabilité (que permet un schème formel) avec tous les autres mètres fait le nœud. (Sonnets, dizains)

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Parution du Shijing

couvSHIJING.jpgLe Shijing 詩經 est un monde. Dans cette anthologie classique de poésie chinoise, on croise des amoureux et des fondateurs de dynastie, des plantes exotiques et des animaux légendaires, des reines machiavéliques et des conseillers qui chuchotent, des montagnes gravies par des chevaux puissants, des châteaux assaillis et des empires qui s’écroulent. Ces poèmes relèvent, pour certains, de la comptine populaire, pour d’autres de l’épopée guerrière, ou encore de la poésie de cour, de l’idylle pastorale ou des formules magiques. Une poésie tour à tour amoureuse, botanique, historique, politique, chamanique, qui synthétise la pensée de toute une civilisation : le Shijing est non seulement la source première de toute la littérature chinoise, mais aussi l’un des cinq classiques fondateurs du corpus confucéen.
Retranscrit « Cheu King » au temps des Jésuites, que l’on rend généralement en français par « Livre des odes », parfois « Canon de la poésie » ou « Classique des vers », le Shijing est la première anthologie de poésie que la Chine ait connue. Elle renferme trois cent cinq poèmes qui, selon la tradition, auraient été compilés par Confucius lui-même (entre 551 et 479 av. J.-C.), et remontent à une période antérieure de plusieurs siècles qui s’étend du début de la dynastie des Zhou (vers – 1100), pour les plus anciens, à l’époque des Royaumes combattants (entre 840 et 620 av. J.-C.).
La traduction présentée ici par le poète Pierre Vinclair est une prouesse : dans des vers dont l’élégante concision réinvente pour le français contemporain un équivalent du chinois classique, il nous propose, pour la première fois, une expérience véritablement poétique de ce monument de la littérature universelle.

Traduction de Pierre Vinclair, poète et spécialiste de littérature asiatique.

Introduction d’Ivan Ruviditch, docteur en études chinoises et maître de conférences en littérature comparée à l’Université normale de Shanghaï.

(4ème de couverture)

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En librairie ou sur le site du corridor bleu

Revue de presse

Deux mois après la parution de L’Intranquille No. 15 (dans lequel j’ai traduit 14 poètes de Singapour), un mois après la parution de Catastrophes (dont j’ai dirigé la publication) et deux semaines après celle de Sans adresse, voici une petite revue de presse :

SANS ADRESSE :

CATASTROPHES :

L’INTRANQUILLE :