Louis Zukosfky, « A »-7, # 1

(Essai de traduction maison)

Chevalets : qui fera des crinières ? Les mots
Feront ça, hors des airs et des crinières, mais
Ils n’ont pas de crinière, et donc pas d’airs, oiseaux
De mots, de moi à eux pas de boyaux pincés.
Et comme ils n’ont pas d’yeux, leurs jambes sont en bois,
Leurs estomacs bâtons ou des marques s’impriment ;
Rouge sang, rouges lampes pendant au cou — à
La place du cou, deux jambes font A, quatre M.
“Rue barrée” : les mots marqués sur leur estomac ;
Ça empêche quiconque à part le cantonnier ;
T’es arrêté ; elle, arrêtée ; quant à nos doses ?
Arrêtées. Non ! Si on n’a ni ça, ni le flouze
____On ne va pas tomber, le cerceau décalé,
____Dans la bouche d’égout — moi ? Suis sur le perron.

LGR, # 58. Rustaud !

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Rustaud, avec ton air frustre,
__emballeur de frusques, commerçant de soie,
tu n’es pas venu me vendre ta soie :
__tu es venu m’enrôler dans tes plans :
« Bébé, ensemble on va traverser la Qi,
__on va aller jusqu’au Mont Dun.
Il ne faut pas que tu attendes trop longtemps,
__ma petite, tu n’as pas de bon entremetteur.
Ne te mets pas en colère, bébé,
__tout se passera avant l’automne. »

Moi, j’ai grimpé sur le mur croulant
__pour y observer les montagnes,
Et je n’ai rien vu venir,
__j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps…
Soudain, j’ai vu quelque chose,
__alors j’ai ri, et j’ai crié :
« Ô Divinations ! Augures !
__vous ne m’avez pas induite en erreur !
Car Ô ! Le char qui arrive,
__il apporte mon trousseau ! »

______Quand elles ne sont pas encore tombées,
________les feuilles du mûrier sont si douces.
______Ah, tourterelle,
________ne va donc pas manger pas ces mûres !
______Ah, mon aimée,
________ne fréquente donc pas les hommes !
______Que les hommes se négligent,
________on le comprend aisément.
______Mais qu’une fille se néglige,
________ça n’est pas explicable !

Quand vient le moment de tomber,
__les feuilles du mûrier, elles jaunissent.
Depuis que je t’ai rejoint,
__nous avons vécu trois ans de misère.
Les eaux de la Qi montent, montent,
__elles mouillent les tentures du char.
Une femme, ça ne manque pas sa parole,
__c’est l’homme qui est duplice !
L’homme, qui ne sait rester droit,
__avec sa morale double et triple !

Trois ans, je fus ta femme
__passés à récurer la chambre —
Tôt levée, tard couchée,
__n’ayant pour moi un seul matin…
Depuis que nous vivons ensemble,
__je dois supporter tes violences.
Mes frères, eux, n’en savent rien,
__ils se moqueraient bien de moi !
Je veux penser, parler, au calme
__et me lamenter sur moi-même.

Nous devions vieillir ensemble,
__Mais l’âge a augmenté ma colère.
Il y a des berges même pour la Qi,
__et des digues pour les marécages…
Quand j’avais encore mes couettes,
__ta voix, ton rire me célébraient !
Fidèle aux promesses de l’aurore,
__je ne pensais pas que tu reviendrais dessus.
Tu en es revenu ; n’y pensons plus.
__Maintenant, c’est fini.

LGR, # 57. La lady

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La voici, la lady –
__dans sa longue robe brodée – et sa tunique unie.

Elle est fille du marquis de Qi,
__femme du marquis de Wei,
____sœur de l’héritier de l’Est,
______tante du marquis de Xing,
________c’est une intime des dignitaires des Tan.
Elle a la main comme douce pousse,
__peau comme de la gelée,
____nuque comme larve d’asticot,
______dents comme graines de courge,
________et sourcils-papillons au front-cigale.
Elle a un beau sourire gracieux,
__de beaux yeux expressifs.

La lady qui se promène
__après une halte dans les champs,
____est derrière ses quatre fiers chevaux
______aux brides à franges vermillon
________dans son char à queues de faisans : elle vient !
Dignitaires, allez-vous en !
____il faut laisser sa vigueur au prince.

Le fleuve, aussi large que l’océan,
__coule vers le nord — glouglou !
____les filets de pêche se déploient — splash !
______thons et esturgeons se massent — bloub !
________roseaux et joncs poussent — fffuit !
Ses suivantes sont nombreuses,
__les hommes du cortège ont l’air martial.

LGR, # 55. Les méandres de la Qi

(A un mois de l’élection présidentielle, le Shijing s’engage dans la campagne, et donne quelques conseils aux candidats)

Regarde dans les méandres de la Qi :
__les verts bambous sont luxuriants.
Un dirigeant de qualité,
__ça découpe — ça lime —
___ça taille — ça polit.
De la gravité, de la dignité.
__De la justesse, de la distinction !
Seul un tel homme de qualité
__peut laisser une trace éternelle.

Regarde dans les méandres de la Qi :
__les verts bambous sont verdoyants.
Un dirigeant de qualité, ça porte
__de belles pierres aux oreilles,
____et une couronne sertie d’étoiles.
De la gravité, de la dignité.
__De la justesse, de la distinction.
Seul un tel homme de qualité
____peut laisser une trace éternelle.

Regarde dans les méandres de la Qi :
__les verts bambous font comme une natte.
Un dirigeant de qualité,
__c’est comme de l’or — ou de l’étain —
____tablette ou pendentif — de jade.
C’est magnanime, c’est généreux.
__Ça sait descendre de son char.
Ça a de l’humour, du bagout —
__et ça n’oppresse pas les gens.

Parution : Le Chamane et les Phénomènes

le-chamane-et-les-phenomenesJe viens de le recevoir ! Il sort, ces jours-ci, aux nouvelles Éditions Lurlure : Le Chamane et les Phénomènes, la poésie avec Ivar Ch’Vavar.

Le livre regroupe des essais, dont certains sont d’abord parus en revue (Poezibao, Europe) et dont d’autres sont inédits. Tous s’efforcent, par des angles variés, de comprendre, avec admiration et complicité, les ressorts de la mystérieuse beauté qui transparaît dans l’oeuvre d’Ivar Ch’Vavar. Au passage, on essaie d’y définir le rôle poétique de la contrainte, la nature de la beauté dans la poésie contemporaine, la raison pour laquelle Kant aurait aimé Rimbaud – ou de savoir si Victor Hugo serait fou de nos jours. Le livre comprend aussi un long poème inédit, « Ivar à Hollywood ».

Le tout est imprimé dans un papier de superbe qualité, et la couverture a un grain splendide… Alors, merci Lurlure ! Ici, lire les premières pages.