Origines théologiques de l’État libéral

« L’Etat moderne hérite […] de tous les aspects de la machine théologique du gouvernement du monde et se présente tantôt comme État-providence, tantôt comme État-destin. À travers la distinction entre pouvoir législatif ou pouvoir souverain et pouvoir exécutif ou pouvoir de gouvernement, l’État moderne prend en charge la double structure de la machine gouvernementale. Il revêt tour à tour les formes royales de la providence, qui légifère de manière transcendante et universelle, mais laisse libres les créatures dont il prend soin et les formes louches et ministérielles du destin, qui exécute dans les détails les commandements de la providence et contraint les individus récalcitrants dans la connexion implacable des causes immanentes et des effets que leur propre nature a contribué à déterminer. Le paradigme économico-providentiel est bien, en ce sens, le paradigme du gouvemement démocratique, tout comme le paradigme théologico-politique est celui de l’absolutisme.
Il n’est pas surprenant, en ce sens, que l’effet collatéral se présente toujours plus souvent comme consubstantiel à tout acte de gouvernement. Ce que le gouvernement a en vue ne saurait être atteint, en raison de sa nature même, que comme un effet collatéral, dans une zone où général et particulier, positif et négatif, calculé et imprévu, tendent à se superposer. Gouverner signifie laisser se produire des effets concomitants particuliers d’une « économie » générale qui resterait de soi-même complètement ineffective, mais sans laquelle aucun gouvernement ne serait possible. Ce ne sont pas tant les effets (le Gouvernement) qui dependent de l’être (du Règne), mais c’est l’être qui consiste en ses effets : telle est l’ontologie vicariante et effectuelle qui definit les actes de gouvernement. Et quand le paradigme providentiel, au moins dans son aspect transcendant, commence à decliner, État-providence et État-destin tendent progressivement à se confondre dans la figure de l’État de droit moderne, où la loi règle l’administration et l’appareil administratif applique et exécute la loi. Mais même dans ce cas, l’élément décisif reste celui auquel la machine dans son ensemble etait destinée depuis le début : l’oikonomia, à savoir le gouvernement des hommes et des choses. La vocation économico-gouvernementale des démocraties contemporaines n’est pas un incident de parcours ; elle est une partie intégrante de l’heritage théologique dont elles sont les dépositaires. »

Giorgio Agamben, Le Règne et la gloire, in Homo Sacer. L’Intégrale, Seuil, 2016, p. 533-534.

Publicités

Pour un MoÉPoF !

Tous les ans depuis 2014, la Sing Lit Station (où je suis actuellement en résidence) organise le SingPoWriMo (Singapore Poetry Writing Month), le mois de la poésie à Singapour : tous les jours, un poète singapourien propose à la communauté du groupe Facebook (plus de 5000 inscrits) certaines incitations formelles ou de contenu pour écrire un poème. Plusieurs centaines de textes sont ainsi postés chaque jour, que les poètes-modérateurs critiquent et commentent ; à l’issue du mois les 100 meilleurs textes sont sélectionnés pour anthologie. On peut juger artificiel cet atelier d’écriture géant ; mais il faut voir tous ces textes, de débutants et d’auteurs confirmés, d’adolescents et de retraités, d’inconnus et de vedettes, de poètes du dimanche, de poètes officiels et de poètes maudits, s’accumuler jour après jour, les uns donner leur avis aux autres, ceux-ci dédier leurs poèmes aux premiers, des liens se tisser dans les commentaires, et cette œuvre collective géante accoucher de formes bizarres et de témoignages bouleversants, d’images maladroites et d’images inédites, de clichés, de percées, de trouvailles lourdingues et de virtuosité ludique.

À quand un Mois de l’Écriture de la Poésie en France (MoÉPoF ?) ? Ça aurait une autre gueule que le minable Printemps des poètes, ce spectacle extraordinaire d’une poésie à la fois grandiloquente et au rabais, courant piteusement après les lecteurs (sages dans leur mépris), non ?

En attendant, voici ma modeste contribution au jour 7 : il fallait écrire un sonnet contenant à chaque ligne mot d’une page prise dans le livre qu’on était en train de lire.

(Mais tout de même, à quand ?)

.

,

CONNECT

Life is largely about relationships, and our desire is that our resort will provide you a perfect setting to connect to God, yourself, your family, and others’ (T*** resort guestbook)

‘Connect to God’, the guestbook invites. Would Philon
Have preferred WiFi as I do? Théologie’s
Not expected on desert islands, théocratie
Having a problème in the lack of faithful beings.

In my situation (seated
On a beach the Apologistes have never praised
In the monarchie of my self) no
Place is left for christianisme.

‘To god not offered, poetry’s not just plaisanterie?
Perruque of words on a bald spirituality?
Formulation of nothingness?’ the guestbook asks.

No need of God for correspondance:
The common reader is the sauveur,
And Facebook groups sufficient nations. WiFi, please.

.

.

Parution : Le Cours des choses

Le cours des chosesLe Cours des choses est un long poème, écrit à Shanghai à la faveur d’un séjour de plus de 6 ans. 12 chants répartis en 64 fragments, qui lorgnent du côté des épopées antiques autant que des classiques chinois.

Les 6 premiers chants sont conçus comme une odyssée (à la découverte d’une langue, de paysages et de personnes) et les 6 derniers comme une guerre, qu’avec ses armes pathétiques le poème essaie de livrer, avec la Chine, contre la Chine.

4ème de couverture :

 

car le texte n’est pas
                  la description de la bataille –
                                                 c’est la bataille.
 .
,
Pierre Vinclair, Le Cours des choses, Flammarion, 18 euros.
.
.
.
.

Catastrophes No. 7 : « Je est un fish »

Capture d’écran 2018-03-30 à 16.04.25.png

Rimbaud l’avait dit, « Je est un autre ». Et Faulkner l’avait dit : « My mother is a fish ». Puis Barthes l’avait dit, « Je suis ma propre mère ». Mais qui avait osé conclure que « Je est un fish » ? Le No. 7 de Catastrophes aujourd’hui, sur vos aquariums ! Glou glou glou… :

l’édito de Claire Tching

1. club
Léonidas Lamborghini, « Regardez vers Domsaar » (3/5), traduit par A. Diaz Ronda
Pierre Vinclair, « Horace à Rome » (3/3)
Laurent Albarracin, « Le Château qui flottait », 5
Phillip B. Williams, « Maîtrise »

2. tranimal
Alexander Dickow, « Dèze le Mécréant » (2/2)
Fabrice Caravaca, « Planète plate », 7
Ezra Pound, « L’Invention de la poésie chinoise », 3 traduit par Auxeméry
David Harsent, « Chantait le rat »

3. skag
A.C. Hello, « Une seconde », 6
Joshua Ip, « Ici et là », 3
Liliane Giraudon, « Ce qui s’affiche les nuits où tu n’as pas pu dormir »
Bai Juyi, « Les Regrets », traduit du chinois par M. Bombled

4. fish
Christian Prigent, « Indésirables » (4/4)
Guillaume Condello, « Tout est normal », 7
Christophe Lamiot Enos, « matin, Crète » (1/4)
Claire Tching, « La Poésie française de Singapour », 7