Madeleine Lee, « Arbre à pluie no 5 »

Madeleine Lee, née en 1962, a bénéficié d’une résidence au Jardin botanique de Singapour en 2014-2015 pour écrire flinging the triplets. Mais le poème que j’essaie de traduire aujourd’hui date de 2004 et fait partie du recueil fiftythree/zerothree.

donc l’arbre à pluie tomba

violé en réunion
par trois hommes portant des balaclavas
montant de grands chevaux noirs tout huilés

d’abord l’un debout sur une nacelle élévatrice
en plastique orange et couverte de boue
se balançant hardiment depuis le bout
d’un bras mécanique qui oscillait
au son d’un moteur vrombissant
et mu par cet instinct qui nous fait brandir
d’énormes armes telle cette machine aux
dents rotatives qui en effet a dévoré
la naïve dentelle de chlorophylle humide
aux couronnes de plumes roses chues

le deuxième manipulait un bras métallique
avec trois articulations pour lever ses fagots
de branches d’angsana coupées gisant
dans leur sang, mourant sur le sol
les empilant sur un plateau gueule ouverte
avide de côtelettes fraichement coupées
tout cela sous le grondement
d’une tronçonneuse s’aménageant
avec dextérité un trajet à travers la
ligne de front d’une armée botanique

le troisième semblait davantage passif se contentant
de s’assurer que les cadavres
aux membres disloqués étaient bien rangés
et avec eux l’évidence du meurtre
comme il vidait hébété les charges moindres
dans le cercueil de métal carillonnant
prison de murs rigides sans fenêtres
de la taille d’un petit container
— peint en vert comme en guise de consolation —
à l’arrière du troisième cheval noir

et donc la pluie tomba

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Teo Kah Leng, « Sous le champaca »

Teo Kah Leng (1909-2001) était le frère de Francis P. Ng.

Le champaca était en fleurs
__Et la nuit était parfumée,
Et l’obscurité apaisante
__Sous les étoiles qui brillaient.

Une jeune fille et son amant,
__S’asseyaient près du champaca,
Ils se chuchotaient leur amour
__Et oh ! comme elle était heureuse.

Et sous les cieux qui scintillaient
__En face de ses yeux rêveurs,
Le futur traçait la vision
__D’un paradis qui l’accueillait.

Soufflant de joie, elle nommait
__Le champaca : arbre d’amour, —
Les étoiles clignant aux cieux :
__Oeillades des fées de là-haut.

Ce soir, il est aussi en fleurs,
__Les étoiles allument le ciel;
Elle est assise dans le noir
__Parfumé, — personne à côté.

Ce calme, si exaspérant !
__Et ce coeur, d’un chagrin si noir !
Aucune vision du bonheur,
__Ses yeux n’entrevoient que la tombe.

L’amour : un fantôme, riant
__À l’excès, d’une joie impie,
Ou alors, un beau pontaniak
__Qui hante le haut champaca ?

Teo Kah Leng, I found a bone and other poems, Ethos Books, 2016.

Gilbert Koh, « La ville-jardin »

Histoire de faire d’une pierre deux coups, voici de la poésie botanique de Singapour : un poème de Gilbert Koh que j’ai trouvé dans une anthologie intitulée From Walden to Woodlands. An Anthology of Nature Poems publiée chez Ethos Books en 2015.

Que les arbres soient !, dit l’homme, et voilà
il y eut des arbres – arbres à pluie, amboines, flamboyants,
casuarinas, arbres du voyageur et d’autres – jaillissant contre
l’acier et le béton de la ville en pleine expansion.
Même alors que de vraies tours grimpaient de plus en plus
haut vers les cieux, les arbres étaient plantés, replantés,
transplantés, arrosés, fertilisés et soignés de manière à ce qu’ils poussent
et poussent encore. Ils apparurent le lendemain, débarrassés du
chaos de la jungle, rompus à la volonté de l’homme, poussant en lignes droites,
en carrés ou en rectangles, dans des coins prévus à cet effet,
dans des parkings, le long d’autoroutes, devant les banques et les immeubles,
conformes aux commandements des urbanistes.
Les dures lignes de l’architecture s’adoucirent,
la pluie tomba, et tout doux, tout doucement, le vert se répandit
si bien qu’une fois dans sa soixante-dixième année, l’homme fut ravi,
en se reposant, de contempler son oeuvre, et de sentir la terre
d’une nation s’écouler lentement entre ses vieilles mains vertes.

John Ashbery, « Des arbres »

J’ouvre ici une nouvelle section, pour constituer un petit herbier de poésie botanique. Pour l’ouvrir, j’ai choisi de traduire « Some trees », de John Ashbury, issu de son premier recueil, éponyme.

Ceux-ci sont incroyables : chacun
Se raccordant à son voisin, comme si la parole
Était une performance continue.
S’arrangeant par hasard

Pour se rencontrer aussi loin en ce matin
Du monde qu’on s’accorde
Avec lui, toi et moi
Sommes soudain ce que les arbres essaient

De nous dire de nous :
Que leur simple être, là
Signifie quelque chose — que bientôt
Nous allons toucher, aimer, clarifier.

Et heureux de n’avoir pas seulement inventé
Une telle suavité, nous sommes encerclés :
Un silence déjà rempli de bruits,
Une toile sur laquelle émerge

Un choeur de sourires, un matin d’hiver.
Placés dans une lumière étrange, et mouvants,
Nos jours mettent une telle réticence
Ces accents semblent leur défense.