Barricades

À l’occasion des 142 ans de « l’affaire des canons » (18 mars 1871), vous pouvez lire, sur le site de la revue Contretemps, « Barricades », un chapitre de Commune mémoire, roman en cours sur la Commune de Paris. Merci à Ugo Palheta pour sa proposition !

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D’autres bombes

Ancien communard devenu boulangiste, Achille s’essaie à l’épopée nationale pour pénétrer dans les salons du Paris fin de siècle. Les membres de ce petit monde, eux, regroupés autour du poète Mobiusse, assistent avec admiration aux attentats anarchistes qui frappent Paris. Nous sommes fin 1893, juste avant l’affaire Dreyfus. Dans « D’autres bombes » (début de la deuxième partie de Commune mémoire), que publie l’Arsenal en sa cinquième livraison, poésie et politique se rencontrent, passent l’un dans l’autre, et s’explosent au visage.

L’arrivée à Paris


C’est la première fois que Lécréand voyage en train et il a honte d’exhiber ce corps abimé par une condition misérable, cette sculpture cassée : il n’a que quarante ans, on lui en donnerait soixante. Dix années de bagne auront suffi à faner sa peau, plier son visage dans les rides, rabougrir sa silhouette. C’est pour cette raison que la présence de sa voisine, sur la banquette en face, le gêne ; il ne sait pas comment se tenir. Ses gestes sont maladroits. Pour ne pas croiser son regard il se tourne vers la fenêtre – de l’autre côté les arbres défilent – mais le cahotement de la machine le ramène, en permanence, à ce wagon dans lequel il est d’autant moins à son aise qu’il n’a pas bien dormi : n’ayant pas obtenu du patron de pouvoir poser un jour de congé, il a dû attendre la nuit du samedi pour se rendre à Paris et le trajet a duré huit heures. Le jour vient de se lever. On arrive.

Alors que la locomotive accroche enfin son museau aux aimants de la gare d’Orsay, Lécréand hésite à se lever – il se range malgré tout dans le couloir, pour attendre son tour. Ses jambes sont engourdies. L’air frais, se faufilant jusqu’à lui, porte une odeur d’huile chaude et de charbon. Au moment de descendre, alors que sa jambe s’élance pour se poser sur le marchepied, il ne peut pas s’empêcher – une phrase tombe :
« Tu m’avais oublié, pas vrai ? »
Il parle tout seul, maintenant ? Lécréand pose son pied, amusé, et descend.
Quoique, à l’inverse de la plupart des voyageurs il ne soit pas ralenti par un sac ou une valise – lui n’a rien, lui rentrera ce soir – il marche doucement vers le bout du quai. Ce qui l’attend une fois dehors n’est pas de tout repos : il ne sortira de la gare que comme on plonge dans un océan turbulent, dans le passé, dans la mémoire.

Ainsi que le promeneur qui croit, tant qu’il n’a pas découvert qu’il suffit d’un pas de côté pour les voir tous bien alignés, que la disposition des arbres, dans une forêt, est le fruit du hasard, Lécréand avait été élevé dans l’idée que l’existence était une série de tableaux se succédant apparemment sans logique, qu’on ne traversait que poussé par des forces mystérieuses qu’il fallait attribuer à Dieu. Sans doute avait-il plus souffert que ses éducateurs : c’était comme si la guerre civile, la mort de ses amis, de sa femme, de leur fils, la déportation enfin et les travaux du bagne, avaient tiré sur la corde de sa foi – jusqu’à la casser. S’il retournait, après toutes ces années, dans cette ville qui l’avait attrapé, coincé dans ses recoins comme une souris et dans laquelle – à mesure qu’essayant d’en sortir il se cognait contre ses murs – il avait tant perdu, c’était pour faire ce pas de côté.
Lorsqu’il se contentait d’interroger sa mémoire, Lécréand se voyait comme un personnage fantomatique, noyé dans son corps – un pion, qui s’était crû trimballé sur le grand damier de Paris ; mais si les dieux n’existaient pas, qui jouait, qui jouait avec lui ? Une mythologie ancienne l’avait abusé : il revenait pour enquêter, pour retrouver dans les lieux des signes de l’histoire – de son histoire : oui, comprendre.
Oh pauvre Lécréand ! Que viens-tu remâcher ces souvenirs qui ne sont plus les tiens – souvenirs d’un autre homme, disparu depuis longtemps, et qui ne demeurent en ta mémoire que comme des meubles oubliés par un ancien propriétaire ? Qu’es-tu venu chercher ici ? Figée dans sa matière muette, la ville ne pourra rien t’apprendre ; tu n’y trouveras que du béton, des rues, des maisons.

Incipit de Commune mémoire.

La vie d’Octave

Deuxième partie de Commune mémoire, incipit.

Comment d’ouvrier, devient-on instituteur ? De Communard, Boulangiste – de communiste, antisémite ? Je n’en sais rien, je dois l’avouer. Deux activités, deux états d’âme tout aussi bien qui, prises dans le flux continu des jours, sembleraient s’être enchaînées avec naturel, apparaissent incompréhensiblement étrangères l’une à l’autre dès lors qu’on les regarde in abstracto, indépendamment des médiations qui ont permis cet enchaînement dans la réalité – comme deux événements distincts. Et, de même que c’est toujours en vain que l’on essaiera de comprendre la nature d’un chêne en regardant les deux photographies d’un gland, et de l’arbre une fois mûr, l’entreprise qui consiste à faire l’histoire des hommes a quelque chose de tragique tant les faits, clos sur eux-mêmes, finis, dans lesquels nous découpons le devenir, nous empêchent toujours de la bien saisir – c’est ainsi.

Pour ma part, je n’ai pas d’hypothèse quant à la manière dont les événements ont peu à peu transformé Octave, quelles crises il a dû traverser, par quelles machinations intellectuelles il a pu en arriver là. Sur tout cela l’honnêteté, je crois – ce que je voudrais appeler la probité – demande de laisser le mystère. Et puis, qui peut savoir ? Lui-même le peut-il ? Faut-il lui demander ? Par quel étrange privilège serait-il mieux placer pour s’expliquer ? Il n’a que sa pauvre mémoire ! Ne sait-on pas assez que la mémoire n’est pas fidèle et qu’elle déforme tout, dans les intérêts de la vie ? Au moins se souvient-il peut-être avec vérité de la sensation du temps qui passe et, qui sait, des médiations les plus cruciales ? Toujours est-il que, malgré des engagements qu’un tiers, après un examen superficiel, eût pu extérieurement trouver contradictoires, Octave, lui, lorsqu’il regardait en arrière, observait dans sa vie une cohérence, une droiture dont il pensait d’ailleurs que plus d’un aurait bonheur à s’inspirer. Car son engagement clandestin dans le syndicalisme et son soutien au parti boulangiste témoignaient, au fond, du même souci ; s’il eût été simpliste de dire qu’il se battait contre les injustices (et malveillant qu’il n’était qu’un fervent partisan de la théorie du complot), on pouvait, on devait malgré tout prendre en compte son souci de la morale et de la solidarité, soutenu par la certitude que les hommes, parce qu’ils viennent de la terre, parce qu’ils ne sont pas des animaux, parce qu’il leur faut un monde et des croyances communes, ne peuvent vivre loin de leur patrie. Or, c’était bien la patrie que les politiciens, depuis cette défaite de 1870 dont le goût ne passait pas, depuis l’Alsace et la Lorraine, mettaient à mal – pour tout dire : avaient saccagé. En cela, ses ennemis avaient toujours été les mêmes : les puissances de l’argent, qui coupent les hommes des valeurs sans lesquelles leur vie ne vaut guère mieux que celles d’un cloporte, les puissances de l’argent grâce auquel les hommes et les femmes volent leurs âmes aux prolétaires, les puissances de l’argent qui égalisent tout : la grande industrie, c’était le déracinement, l’uniformisation des comportements et des goûts, l’abandon de la patrie, la fin de la morale, en somme, l’égalité.