Le Japon imaginaire – extrait 2

Mise en page 1LA COHUE DANS dans Shibuya. Je croyais que se repérer à l’aide des gratte-ciel suffirait. Mais un building étant donné, comment savoir si on est au nord, au sud ou à l’ouest ? Il en faut au moins deux. Je me perds dix fois et comprends pourquoi Yannick se promène avec une boussole. J’en achète une au 100 yens shop.

c’est grâce aux étoiles
qu’ils se repéraient jadis
nous mirons les tours

J’ai rendez-vous au pied d’Hachiko avec Takuya (que ses amis parisiens, m’apprendra-t-il fièrement, appellent Tacouille), un étudiant rencontré par annonce pour échanger des cours de langue et dont je n’ai vu le visage que sur une mauvaise photo de Facebook. Une fois aux pieds du célèbre chien, j’aborde en français un type dont j’ai l’impression qu’il lui ressemble un peu. Non seulement il ne comprend rien à ce que je lui dis – mais je lui fais peur. En me retournant, je remarque à côté d’Hachiko un immense box, dans lequel s’entassent les fumeurs que des rabatteurs viennent chercher tout autour de la gare de Shibuya : au Japon, on peut fumer dans les bars et les restaurants, mais pas dans la rue. Sans doute est-ce là une conception différente de ce qu’est l’espace public : l’échoppe est privée, et la rue à tous. (La première fois que l’on est confronté à cette sorte d’abribus, en sortant de l’aéroport de Narita, on n’ose à peine y croire, et après avoir hésité entre le rire, la pitié et la peur, on préfère s’abstenir ou braver l’interdit plutôt que de s’y enfermer ; c’est sans doute là un bon critère, pour mesurer son degré d’habituation au pays : car l’on se rend compte un jour que l’on est en train de pénétrer sans même y avoir réfléchi, docile et content, dans l’une de ces cages remplies de promeneurs tabagiques pour s’adonner avec eux, en sardines, au plaisir de la cigarette ; et que l’on fait l’oeil noir aux Gaijins restés fumer dehors).

Tacouille arrive. Je lui demande pourquoi les Japonaises mettent des oreilles de lapin dans les cheveux. C’est la mode, dit-il.

Le Japon imaginaire, Le corridor bleu, p. 70.

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Le Japon imaginaire – extrait

Mise en page 1LE LENDEMAIN, LA terre avait encore tremblé. mais si fort. Beaucoup plus fort que d’habitude. Et il n’était pas là, il ne l’avait pas entendue, la vague qui vint pour chatouiller, pour balayer ses côtes. Ni les cris, s’échappant des immeubles, sous les néons éteints et les ordinateurs qui tombent, quand la centrale explose, quand les défenses automatiques envahies par l’eau de mer ne refroidissent plus les réacteurs. Il n’avait rien pu voir qu’à la télévision, des images, de mauvaise qualité, pour spectateurs lointains, étrangers, comme jadis entre deux pages de publicité les tours jumelles d’un continent lointain, s’effondrer. Et sur TV5 Monde la voix des interprètes, des journalistes et des commentateurs recouvrait celle des Japonais.

Il ne rentra à Tôkyô que trois semaines plus tard, alors qu’un grand nombre de Gaijins avaient quitté la ville. Avec l’intention ferme d’y rester, lui. De ne pas se défiler, de tenir.

Mais tenir quoi ? Au nom de quel courage ? Pour satisfaire aux décrets de quels dieux fallait-il que je demeure, ici tout seul, cependant que Clémence – de l’autre côté de cette mer que d’aucuns, déjà, nommaient la mer de Chine – commençait l’écriture d’une toute autre histoire ? Oui, pour l’amour de quel Japon imaginaire ?

Le Japon imaginaire, Le corridor bleu, 2014, p. 111.

Parution – Le Japon imaginaire

Je suis heureux de vous annoncer la parution, au Corridor bleu, du troisième volume de ma trilogie japonaise : après le Kojiki et L’Empereur Hon-Seki, voici Le Japon imaginaire !

Mise en page 1

Lauréat d’une résidence d’écriture, le narrateur décide de ­s’installer avec sa compagne au Japon. Après six mois à la Villa Kujoyama de Kyôto, ils déménagent donc à Tôkyô pour ­trouver du travail. Aux promenades de temple en temple, à la ­méditation tranquille sur la langue japonaise, aux questionnements sur la conception shintoïste du sacré, succède alors une immersion sans filet dans la plus grande mégalopole du monde. Au fil des ­enthousiasmes et des humiliations, de la lutte pour comprendre et pour se faire comprendre, des déconvenues, des grandes victoires et des petits boulots, le journal qu’il écrit se fait la chronique, tantôt naïve, tantôt malicieuse et tantôt désabusée, de cette confrontation avec un Japon longtemps fantasmé. Le tout rythmé par les tremblements de terre au second plan, toujours un peu plus forts – jusqu’à la catastrophe de Fukushima.

Multipliant les perspectives pour rendre toutes les dimensions de cette année passée au pays du Soleil Levant, Pierre Vinclair compose avec Le Japon imaginaire un kaléidoscope où se côtoient, dans une écriture ample et précise, le journal et le récit, l’épopée et le haïku, l’impression fugitive et la digression, l’enquête, l’élégie et le ­dictionnaire.

(4ème de couverture)