Les Gestes impossibles

Quatrième de couverture :

Les Gestes impossibles se présentent comme une épopée morcelée des drames qui sous-tendent notre époque – voire de son effondrement. Construit en plusieurs séquences où alternent différents registres d’écriture, l’ouvrage propose une série de « périodes » prélevées dans une Histoire universelle dominée par la Guerre et l’oppression, malgré ses trouées de lumière. Cela remonte aux temps bibliques ou presque et s’achève dans le Shanghai d’aujourd’hui, gangréné par le commerce… À l’épicentre de ces chants, une bouleversante évocation de la Commune de Paris et du massacre des insurgés : comme si une ancienne lueur se profilait encore, par-delà son extinction.

Ce livre proche d’une certaine prosodie visuelle américaine confirme la singularité de Pierre Vinclair dans la poésie d’aujourd’hui – et la nécessité de sa parole réfractaire, généreuse, enflammée.

Les Gestes impossibles, Flammarion. Parution le 2 octobre 2013.

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2001

Chaos demeure. Le siècle, cette fois-ci, n’aura pas eu sa chance.

Si l’on n’a pas entendu, dans l’explosion des tours jumelles lorsque les pénétrèrent les deux avions libres et fiers, le motif magnifique d’une bouteille se brisant, disséminant soudain la lumière diffractée dans une infinité de fragments de verre, c’est que l’imagination des poètes ne semblait plus, à la prise du luth, que le fond désolé d’un lac, vide : ils restèrent là dans leur bouche boueuse, tétanisés. Seul l’un d’eux, au prix d’une horrible grimace, parvint à chantonner qu’à travers les gratte-ciels c’était son corps, c’était sa langue qu’on avait fait voler, en éclats – après quoi resteraient les organes épars de la diversité. On le félicita ; une déclaration, officielle, vint entériner son constat, et l’assemblée

fit voter les crédits pour la guerre. La guerre civile.

(extrait des Gestes impossibles, à paraître en octobre chez Flammarion.)

2000

Quand vint la fin de tout. Chacun fit vœu de pauvreté.

C’est ainsi que l’on vit s’éloigner, frémissantes, leurs chandelles : ceux parmi les fidèles dont la foi résistait, irréductible aux vérités binaires des machines, s’enfonçaient là dans l’autre, insignifiants deux par deux en se donnant la main, formant les processions interminables, des pantins rejoignant le néant… Pleuraient-ils ou se réjouissaient-ils ? Qu’importe : ils croyaient. Nous autres demeurâmes, éclairés par la lumière blanche des écrans – ça n’était que des nœuds – en attendant qu’ils nous étouffent, pensions-nous, qu’ils nous résolvent. Mais comme les nœuds craquèrent, comme la Terre était ronde, nous fûmes condamnés à nous trouver encore, encore, nous qui n’avions plus rien, eux qui n’étaient plus que des restes, et nous nous reconnûmes honteux, chacun

dans son costume de mots trop grands. On recommencera, glissèrent-ils.

(extrait des Gestes impossibles, à paraître en octobre chez Flammarion.)