Derek Walcott, I, 4, 2.

Suite de notre traduction (à la hache) d’Omeros de Derek Walcott.

Il sentait le village dans son dos, entendait la rumeur marine
du fret, plus bas. L’oiseau de mer le regardait.
Puis celui-ci gloussa face au glou-glou, englouti dans le nuage d’écume.

Aussi rapide que sèche une goutte d’eau
sur la cire d’une feuille de songe, Philoctète pose
son échine bosselée sur la terre chaude mirant le ciel

transformant de sa géographie les continents blancs.
Comme s’il demandait pardon à Dieu. Au-dessus de la baie tranquille
l’herbe sentait bon et les nuages changeaient, magnifiques.

À côté il entendait les guerriers se précipiter vers la bataille,
mais c’était du vent dans les ignames morts, la limaille
des lances des palmiers remuant. Les bouviers rangeant le bétail ;

eux, en route pour fonder aucune ville ; ils étaient la fondation,
limités à l’obtention d’aucune victoire ; ils étaient la limitation,
n’aplanissant rien devant eux ; ils étaient les terres d’alluvion.

Il serait l’âme de la patience, pareil à un vieux cheval
tamponnant le pâturage de son sabot, agitant sa crinière
ou remuant sa queue lorsque les mouches encerclent ses plaies ;

si un cheval pouvait endurer les souffrances, un homme le pourrait aussi.
Il saisit une branche et testa son sabot mort une fois
sur la terre élastique. Il lui semblait vaporeux comme une éponge.

Derek Walcott, Omeros, I, IV, 1

Traduit avec l’aide de Martin Bombled. Merci à lui !

Au nord du village se trouve un bosquet de campêches dont les épines
éparpillent les formes sèches. La route défoncée est parsemée de gros rochers,
et du quartz qui luit comme lorsqu’il pleut. Les campêches appartenaient jadis

à un domaine qui comptait un moulin aussi vieux
que le village qu’il dominait. La route abandonnée passe
devant de vastes chaudrons rouillés, des cuves pour faire bouillir le sucre,

et des piliers noircis. Ce sont les seules ruines
que l’Histoire a laissées ici – si l’on peut dire que l’Histoire est cela.
Le tronc torsadé des campêches, la mer l’a rendu orange ;

des cactus, étrangement, se tiennent au-dessus d’eux.
Philoctète boita jusqu’à son jardin d’ignames. Il traversa
le domaine, frémissant, tenant son coutelas dans ses bras comme un enfant,

et agressé par les moutons bruns, attachés, qui répétaient son nom.
« Bêêêêh, Philoctète ! » Ici, sous le vent de l’Atlantique,
les amandes se penchaient autant que des flammes de bougies.

L’image des bougies lui fit penser à sa propre mort.
Le vent faisait passer les feuilles d’igname pour des cartes de l’Afrique,
le sang de leurs veinules coulait blanc, comme Philoctète, boitillant, allait

entre les couches d’ignames comme un patient s’affaiblissant
dans une salle d’hôpital. Sa peau, c’était des orties,
sa tête un marché de fourmis ; il entendait des crabes le grognement

des pinces arthritiques, il sentait une courtilière forer
sa plaie jusqu’à l’os. Son genou était en fer irradiant,
sa poitrine était un sac de glace et derrière les barreaux

rouillés de ses dents, comme une mangouste en cage
un cri que l’enfermement rendait fou ; sa langue en chatouillait les griffes
au plafond de sa bouche, ébranlant ses dents de rage.

Il vit la fumée bleue des jardins, les perches de bambou
lestées par les filets, les plumes du prêtre volant.
Quand la fumée se coupera au coutelas, quand les coqs surprendront leurs culs

de poule en chiant des œufs par la bite, maudit-il, Dieu laissera enfin les Noirs
tranquilles ; c’est à ce moment-là qu’un essaim de flèches déchaînées
fondit sur la plaie, et il cria au milieu des rangées d’igname.

Il tira sur le pied. Il fit glisser le rasoir de la lame
entre l’index et le pouce implorant. Les feuilles d’igname
reculèrent dans une sueur froide. Il tailla chaque racine à son talon.

Il les tailla au talon, prêtant attention à leur manière de s’ourler
tête en bas sans leurs racines. Il maudit les ignames : « Salopes !
Vous voyez ce que ça fait d’être sans racine ici-bas ! »

Puis il sanglota, le visage contre les feuilles abattues. De la sève
coulait de leur tiges béantes comme son propre sanglot.
Vite une mouche se lava les mains de ce massacre.

Philoctète sentit une fourmi ramper sur son sourcil.
Ce n’était que le vent. Il leva les yeux vers l’acre bleue
et la branche qu’un martinet, sans bruit, avait fait sienne.

Derek Walcott, Omeros, I, III, 3

« Mais qui ça qui rivait-’ous, Philoctete ? » « Moin blessé. »
« Mais qu’est-ce qui vous arrive, Philoctète ? » « Je suis béni
d’une sacrée blessure, Ma Kilman, qui pas ka guérir pièce.

Qui ne va jamais guérir. » « Bon, tu ne devrais pas te faire de mauvais sang.
Rentre chez toi et allonge-toi, soulage un brin ton pied. »
Philoctète, jambes du pantalon retroussées, regarde la mer

depuis la fenêtre fourbue de la rhumerie. La plaie le démange,
on dirait qu’y fourmillent les tentacules d’une anémone
et la cloque gonflée d’une Galère portugaise.

Il était convaincu devoir l’enflure aux chevilles enchaînées
de ses grands-pères. Pourquoi sinon n’existait-il de guérison ?
Que la croix qu’il portait était moins celle de l’ancre

que celle de sa race, depuis un village noir et pauvre
comme les pourceaux s’enracinant dans les décharges,
avant d’être crochetés aux ancres des abattoirs.

Ma Kilman recousait. Elle leva la tête et le vit plissant
les yeux à cause du blanc de la rue. Il était prêt
à s’évanouir sur la table. Cela dura des jours.

La glace tourna à l’eau bouillante quand vint le geste
autodestructeur de prendre sa tête en étau dans ses deux mains. Elle
entendit les garçons en uniformes bleus, s’en allant à l’école,

criant à son coude : « Phiiloh ! Le phiilosopheuur ! »
Une momie embaumée dans la vaseline et dans l’alcool.
Dans ce silence d’Égypte elle murmura doucement :

« Il y a une fleur, quelque part, un médicament, et des moyens
de la bouillir comme l’aurait fait ma grand-mère. Je regardais les fourmis
escalader ses pots de fleur blancs. Mais, bon dieu, où ça ? »

Où était cette racine ? Quel légumineux, quelles tisanes tiédasses,
pourraient nettoyer la rivière ramifiée de son sang corrompu,
à la sève de cèdre blessé ? Qu’est-ce que cela voulait dire,

ce nom qui sentait la fièvre ? Quoi, un bon coup
de son coutelas de jardin aurait tranché, nettoyant le nom damné
de ses racines d’ignames pourries. Il dit « Merci. » Puis s’en alla.

(Tableau : Derek Walcott)

Derek Walcott, Omeros, Livre I, chapitre III, 2

Suite d’une traduction commencée ici

Tableau de Derek Walcott

« Joueurs de domino »

(1999)

 

Ma Kilman possédait le plus vieux bar du village,
dont le balcon en pain d’épice avait des gâbles de moutarde
à moulures vertes autour des corniches, et une peinture ridée par l’âge.

Dans le cabaret, en bas il y avait des tables en bois
pour accueillir la claque des dominos. Un rideau de perle
tintait chaque fois qu’elle passait outre. Une enseigne

au néon supportait Coca-Cola sous le SANS PEINE
CAFÉ TOUS BIENVENUS. Le SANS PEINE n’était pas son
idée, mais celle de son mari. « C’est une prophétie »,

aurait ri Ma Kilman. Une rue chaude menait à la plage,
dépassait les échoppes et les clubs et une pharmacie
dans l’ombre penchée de laquelle, son chien kaki en laisse,

l’aveugle s’assit sur son cageot après que les pirogues
eurent énoncé leur chemin, marmonnant son obscure langue d’aveugle,
mains noueuses sur son bâton, oreilles aussi affûtées que celles du chien.

De temps en temps il chanterait et les bouts de fer volèrent au vent
quand les perles de Ma tapèrent son rosaire. Vieux St. Omere.
Il disait avoir navigué autour du monde. « Monsieur* Sept Mers »

qu’ils le baptisèrent, à cause de l’étiquette d’une marque d’huile de foie de morue
et son espadon frétillant. Mais l’expression n’était pas claire, pour elle.
C’était comme du grec. Ou le babil d’Afrique d’antan.

À travers les fils télégraphiques d’asphalte brûlante, le vieux chanteur
semblait compter les choses. Qui sait si ses yeux
ne voyaient pas à travers les ombres, tapotant sa cane d’un doigt ?

Elle l’aidait à retirer sa pension de vétéran
tous les premiers du mois au bureau de poste.
Il ne s’était jamais plaint de sa situation,

pas plus qu’aucun d’entre eux. Le bureau du coin, et la chaleur
sur ses mains l’auraient pousser à mettre la boîte à l’ombre.
Ma Kilman vit Philoctète clopinant sur la chaussée,

c’est pourquoi elle retira de sa fenêtre angulaire, et elle exposa
la médecine habituelle, pour lui, une flasque d’acajou
blanc, et un pot de Vaseline jaune,

une petite gamelle de riz en émail. Il attendrait
dans le café Sans Peine toute la journée. Là il s’étendrait
pour oindre la bouche de la plaie, sur son tibia.

Derek Walcott, Omeros, livre I, chapitre III, 1

Voici la suite d’une tentative de traduction d’Omeros de Derek Walcott, commencée ici.

*

*                *

« Touchez-i encore : N’ai fendre choux-ous-ou, salope ! »*
« Touche-le encore et je t’éclate le cul, salope ! »
« Moi j’a dire – ‘ous pas prêter un rien. ‘Ous ni shallope,*

‘ous ni seine, ‘ous croire ‘ous ni choeur campêche ?*
« Je te l’ai déjà dit, tu touches à rien. T’as ton canoë,
ton filet. Tu te prends pour qui – le coeur du bois de campêche ? »

« ‘Ous croire ‘ous c’est roi Gros Îlet ? Voleur bomme ! »*
« Tu te prends pour le roi de Gros Îlet ? Voleur d’étain ! »
Puis en anglais : « Je vais te montrer qui est le roi ! Viens ! »

Hector sortit de l’ombre. Et Achille – au
moment qu’il le vit portant un coutelas, un homme
fou*, un malade dévoré par la jalousie – replaça l’étain

qu’il avait emprunté au canoë d’Hector dans la proue
du bateau d’Hector. Alors Achille, qui en avait assez
de ce malade, essuya et soupesa sa propre lame.

Et maintenant les villageois émergeaient de l’ombre verte
des amandiers et des mancenilliers à feuille de cire, pour le face à face
que demandait Hector. Achille s’éloigna et attendit,

les pieds dans l’eau chaude du rivage. Hector s’approcha.
les villageois suivirent, comme le ressac
baissait son bruit, sa peur se recroqueviller sur le bord de plage.

Alors, loin de là, au large, en une douche étincelante
des flèches de pluie furent décochées par les brise-lames émeraudes
du récif, les tubes voyageant avec un pouvoir clair

dans le soleil, et derrière eux, alignés pour le massacre,
se tenaient les villageois, criant, dans un bruit de banc de poissons,
et levant les bras à la lumière. Hector courut, éclaboussant

les bords de l’eau mélangés au crachin, dans la direction d’Achille,
le coutelas en l’air. Le ressac, en colère, aboyant
sa queue comme un pitbull d’écume. Les hommes peuvent tuer

leurs propres frères dans un accès de rage, mais le malade
qui déchira une épaule du maillot de corps d’Achille déchira aussi
son coeur. La rage qu’il ressentit contre Hector

était de la honte. Devenir fou pour une vieille écope en étain,
une croûte de rouille ! Le duel de ces pêcheurs
se déroulait au-dessus d’une ombre, qui s’appelait Helen.

—-

* En créole dans le texte.