L’existence des villes, 4. Osaka

La première fois qu’on y pose son pied, on ne voit que du béton – la terre en béton, les murs en béton, les longues pattes en béton des autoroutes qui tournent, zigzaguant dans le vide à trente mètres de hauteur – et entre le béton, de l’air, du verre, des néons oui, mais d’humains non, malgré ses soit-disant trois millions d’habitants. Il faut tomber sur l’une de ces passerelles, courbées sous la masse d’une foule allergique au soleil, vomie d’un immeuble et ravalée par l’autre, pour accepter que ce n’est pas qu’une construction de cubes posés près de la gare – qu’il y existe aussi des hommes, ou tout au moins des automates parlant.

Les suit-on, ces silhouettes découpées par le soleil comme des kanjis, on découvre le coeur de la ville commerçante : de l’autre côté des murs (à la verticale de villages de trente étages bondés du rez-de-chaussée au sommet, d’où les restaurants offrent une vue sur des rues désertées qui ne semblent servir qu’en creux, pour le vertige), en sous-sol (les souterrains se nouent en gares aux allées ordonnées, remplies d’échoppes elles aussi, et où l’on tient sa gauche) ou le long de galeries gavées, kilomètres de monde au touche-touche – ces galeries qu’on n’aperçoit que par hasard, lorsque coupées par une rue perpendiculaire elles doivent laisser leurs lèvres bées affleurer à l’air libre. Oui Ôsaka existe mais – à l’intérieur, derrière les murs, et sous les rues.

Dans le sud, c’est entre ces galeries que les quartiers pauvres s’étalent, qu’on n’a pas rénovés depuis des décennies, qui tombent en loque malgré les lampions dernier cri. Là-bas, il n’y a que des petits vieux qui se traînent dans des joggings miteux, derrière une bouteille d’oxygène (ou de saké, ou les deux en même temps) qui leur sert de déambulateur. La fête s’est retirée, pareille à une vague ne laissant derrière elle, sur le rivage, que quelques gueules cassées, pliées dans de la peau en vrac, des corps errant comme des chiens paumés dans l’éternel dimanche matin.

Paru dans Décapage n. 42

Osaka

grouillante d’individus bizarres
excentriques &
cassés /

(au milieu d’une architecture 70’s traitant son histoire un peu par-dessus la jambe)

on dirait une ville intérieure, l’essentiel de l’activité, commerçante, se passant de l’autre côté des murs, en sous-sol ou le long de kilomètres de galeries gavées de monde qu’on n’aperçoit que par hasard, lorsque coupées par une rue perpendiculaire elles doivent laisser
leurs lèvres bées
affleurer à l’air libre

oui dehors est
du béton aux façades le long
verre des rues désertes

deux millions six cent mille habitants pour un décor sans signe traversé par des autoroutes suspendues par dessus les canaux

une fois en l’air sur leurs échasses
de béton traversant
dans des loopings vertigineux

la ville acéphale

des cubes posés près de gare-
passerelle sous la foule aperçue

fuit le soleil
vomie d’un immeuble &

ravalée par l’autre un village à la verticale de trente-deux étages marchands

du fromage de sous-sol bondés jusqu’aux restaurants là-
haut : les rues ne sont qu’un paysage en creux pour le vertige
/ la ville est droite /

on ne s’y perdra pas on n’y entendra pas le bruit des camions
/ en-dessous /
les souterrains se nouent en gares

remplies d’échoppes & l’on y tient sa gauche

à l’intérieur derrière les murs sous les rues / au sud de tout /

les quartiers populaires s’étalent dans des galeries cradingues qu’on n’a pas rénovées depuis trente ans : qui tombent en loque : malgré l’effort municipal d’accrocher aux murs des lampions dernier cri tout à fait modernes & des petits vieux qui traînent dans des joggings miteux derrière
un déambulateur d’oxygène

la fête ici s’est retirée pareille
à une vague n’ayant laissé
sur le rivage que des gueules démolies
pliées dedans des corps en vrac
errant comme des chiens
paumés dans l’éternel

dimanche matin