Naissance des Paradoxǝs

Créée à l’initiative de Personne et « destinée à la formulation collective de problèmes, c’est-à-dire de solutions », Paradoxǝs, revue shanghaïenne de philosophie, hourra, est née. Espace ‘pataphysique autant que pédagogique (‘patagogique, dirait-on si l’on osait), elle se propose de faire dialoguer, autour de numéros thématiques et de chroniques, et dans la double conviction qu’on est toujours qu’un apprenti philosophe et qu’on est toujours déjà un (apprenti) philosophe, des textes de professionnels de la philosophie, des textes de débutants et des entretiens.

Les articles du premier numéro, dont le thème est « Langage(s) », seront publiés dans le cours de la semaine. Voici le premier : La cosmopolitique des proverbes. Et pour une présentation de la revue, allez ici.

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Phrase, texte, genre # 1

On peut a minima distinguer deux genres de productions écrites : hétéronomes et autonomes. Les premières, lettres de conversations courantes, articles de journaux, billets d’humeur, sont composées d’éléments qui ne tirent leur valeur ou leur signification que d’un contexte et d’un usage extérieur de la langue : c’est l’état du monde et de l’idiomatique, des corps et des communautés, au moment où ça parle, qui en fixent le sens. Les secondes donnent aux phrases elles-mêmes la charge de fixer la valeur des éléments qui les composent. Seules les productions écrites autonomes sont des textes.

A nouveau on peut distinguer, deux types de textes entendus en ce sens : les textes philosophiques, empruntant le trajet inverse des productions écrites hétéronomes, redistribuent les valeurs des éléments de la réalité ; quant aux textes littéraires, si fixer eux-mêmes les valeurs de leurs composantes est leur jeu, fixer celles des éléments de la réalité n’est pas leur enjeu. Les textes littéraires – que l’on appelle parfois fictions – sont des tissus discursifs autonomes dont les valeurs ne sont pourtant pas indifférentes, à la réalité ou aux représentations qu’on peut s’en faire : ils portent des événements.

Compte tenu de ces définitions, l’existence de la théorie littéraire pose question. Voilà un ensemble de textes qui prétendent normer (philosophiques) des textes qui prétendent porter leur norme eux-mêmes (littéraires).

Derrière la peau

sans titre

Il y a des phrases, des paragraphes, un usage de la langue qui travaille dans la profondeur, et se propose de trouer l’apparence pour révéler le sens, comme par carottes. Une telle écriture (celle des aphorismes) redonne les courants pluriels de la force derrière le calme d’une mer apparemment plate, et montre ce qui boue derrière l’un de surface ; ce faisant elle  est essentiellement fragmentaire (car, dans un renversement de l’ontologie platonicienne qu’analyse bien Quentin Meillassoux par exemple dans un article de la revue Critique, il faut dire que c’est l’unité, la synthèse, la cohérence qui est l’apparence sensible, tandis que le monde intelligible est celui du chaos, de la disjonction, du multiple). Interpréter, déconstruire, philosopher, cela signifie aujourd’hui déchirer le voile des apparences et saisir, dans le discontinu d’une écriture toujours à côté d’elle-même, le sens qui vit dans les écarts, l’irréconciliation, la différance.

Ce n’est pas la manière du roman. Car ce que le roman cherche, lui, c’est moins à révéler du sens qu’à monter, dans la fiction, l’illusion d’un temps et d’un espace, d’une existence, d’une histoire, c’est-à-dire d’un continu concurrent au continu de la réalité (socialement accepté). Aussi n’exige-t-il pas de la pensée de qui l’écrit l’intensité (du travail conceptuel) mais au contraire l’extensité, si l’on peut dire, la dilatation, qui est le propre de l’imaginaire : une pensée qui, loin de creuser derrière l’apparence, se déforme et se transforme et créé du continu, de la surface, de la peau. Oui le roman créé de la peau par dilatation de la pensée, mais une peau derrière laquelle il n’y a rien de profond, de substantiel : pas de chair, de muscles et d’os, pas d’organe. Et le travail du romancier consiste à suivre les contours de cette existence (sociale, narrative, symbolique) imaginaire, à en épouser le relief, à la continuer – sans jamais essayer de la creuser pour voir derrière elle (affaire de la critique, de l’Université), puisqu’il est bien placé, lui, pour savoir qu’il n’y a rien : il épouse les contours de cette peau – mais c’est de la fiction – de cette peau sans corps.

photo : JF Devillers

Littérature et politique

philosophie et politique

Si l’on ne convainc pas (si l’on débat, plus qu’on ne dialogue), ou presque pas, et jamais ou rarement, c’est que la parole, dans la majorité des contextes de l’expérience, n’est qu’une expression des dispositions d’un corps ; elle vaut moins pour son contenu cognitif ou sa valeur de vérité que pour ce qu’elle dit des dispositions de celui qui la formule : le discours n’est alors que la sécrétion d’un corps qui révèle son état, par des mots et des phrases qui valent comme symptômes plus que comme signes – ce contre quoi la philosophie a pu vouloir lutter, grâce à l’art dialectique prenant pour la première fois au sérieux le contenu cognitif des discours (« Tu dis la vertu, mais qu’est-ce que tu entends par la vertu ? »). Face à cette tentative de régler la parole comme un médium indépendant des corps qui la sécrètent et qui vaudrait en soi (les problèmes philosophiques naissant peut-être, se nourrissant en tous cas, de cet écart entre le signe et le symptôme), la rhétorique des sophistes, au contraire, préconise de retourner au corps de la sécrétion discursive, en se servant de la parole comme d’un dispositif permettant de modifier son orientation. La politique, qui s’épuise – en tant qu’activité de parole – dans cet usage exclusivement toxique du discours (sans contenu) dont la « langue de bois » est l’autre nom, devient alors l’art de disposer les corps. Les disposer à quoi ? D’une part, à bien agir (un homme politique est un homme qui parle et ce faisant fait faire des choses aux hommes), et d’autre part à bien réagir (à des réformes, à l’air ambiant, à l’état des choses, pour qu’on ne se rebelle pas). On peut dire, en face des problèmes philosophiques, que les problèmes juridiques, naissent également de cet écart entre la pragmatique des lois, qui doivent disposer les corps, et leur eidétique, car elles doivent le faire à l’aide de phrases dont on peut interroger le contenu.

littérature et politique

Si le « miracle Grec » de la science et de la philosophie est ce rêve antipolitique – étrange, sinon pénétrant – permis par l’écriture (qui fixe les discours indépendamment des corps qui les sécrètent) de débrancher le sens de sa dimension affective (le sens comme affect reconfigurant la disposition d’un corps) pour le réifier (le sens comme l’Idée), il est une autre pratique des discours qui, tout en partageant avec la politique sa conception toxique de la parole, remet en cause la fin manipulatoire de cette toxicité : c’est la littérature en tant que pratique discursive alternative destinée non à orienter comme ceci ou comme cela les corps mais à les libérer (« le libre jeu des facultés »), c’est-à-dire à les faire rêver. La littérature est donc aussi une pragmatique politique (non pas au sens de Sartre, qui fait dans Qu’est-ce que la littérature ? comme si un roman n’était rien d’autre qu’un tract efficace, mais au sens où elle ne s’intéresse qu’à ses effets, c’est-à-dire aux affects qu’elle créé), mais c’est une pragmatique pour rien : les affects qu’elle fait naître sont des affects libres, ou émancipant. Elle fait vivre aux corps des affects qui ne sont pas que des moyens pour que ces corps agissent ou réagissent, mais qui, produits comme gratuitement, leur révèlent en même temps leur capacité à être affectés et la puissance toxique de la parole. Déconstruction politique de la politique, la littérature ne cherche, dans la reconfiguration des corps qu’elle permet, que de leur faire faire l’expérience du sens, conçu comme affect.

l’envers postmoderne du fascisme

Une telle idée des rapports entre philosophie (qui s’occupe du contenu des discours), politique (qui instrumentalise l’efficace des discours) et littérature (comme pragmatique du rêve) peut nous amener à reconsidérer la plainte très contemporaine sur la postmodernité, lorsque celle-ci se désespère qu’il n’y ait plus de contenu discursif en politique. Or, hormis pour les philosophes (et les philosophes-roi), les discours politiques n’ont jamais valu ou bien que comme sécrétions (symptomatiques) des corps (c’est aussi la théorie des rapports entre infra et superstructure chez Marx) ou bien que comme réarrangement, disposition nouvelle (politique) des corps. Ce que ces plaintifs regrettent, ce n’est donc pas le contenu des discours, ou qu’il n’y ait pas d’idée, mais que cette langue de bois ne leur fasse plus d’affects : ils bandent mou. Nostalgie, un peu fasciste, d’un temps où les mots de la politique faisaient vibrer les corps en les traversant – où manquait la catharsis littéraire.