Seamus Heaney, « Le frêne »

Une tentative de traduction de ce poème de Seamus Heaney qui se trouve dans Seeing Things, Faber & Faber, 1991.

Jamais plus il ne se lèvera, mais il se tient prêt.
Éclaboussé par le matin, comme un miroir,
Il regarde à travers la large fenêtre, songeur,
Sans se soucier du temps clair ou nuageux.

Point de vue de haut sur tout le pays.
Premiers livreurs de lait, première fumée, troupeau, arbres
Saturés d’humidité au-dessus des haies détrempées —
Tout cela est pour lui, il est comme une sentinelle

Oubliée et incapable de se rappeler
Le pourquoi, les raisons de sa station surélevée,
S’étant réveillé soulagé, quoique dans la même position,
Mais délivré de toute contrainte, comme une déferlante.

Peu à peu, sa tête s’éclaircit avec la lumière, et sa main inutile
Tâtonne désespérément jusqu’à pouvoir agripper
Le membre fantôme d’un frêne, sur lequel il pourra s’appuyer.
Parvenu à cette prise, il peut maintenant tenir en place

Ou manier sa canne comme un rameau d’argent, et venir
Marcher de nouveau parmi nous : tel un docte juge.
J’aurais pu tirer de la haie un bien meilleur bonhomme !
Sans doute Dieu se remémorant Adam a-t-il dit la même chose.

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Dana Gioia, « La plantation d’un sequoia »

Tentative de traduction « Planting a Sequoia », un poème extrait de The Gods of Winter, Graywolf Press, 1991.

Toute l’après-midi mes frères et moi avons travaillé dans le verger,
Creusant ce trou, te disposant dedans, le rebouchant avec précaution.
La pluie obscurcit l’horizon, mais les vents froids la retinrent sur le Pacifique,
Et le ciel au-dessus de nous resta du même gris terne
Qu’une année qui touche à sa fin.

En Sicile, un père plante un arbre pour célébrer la naissance du premier fils —
Un olivier ou un figuier — signe que la terre a une vie de plus à porter.
J’aurais voulu faire la même chose, renflouer fièrement le verger de mon père
D’une verte pousse, s’élevant au milieu des branches tordues des pommiers,
La promesse d’un fruit nouveau pour d’autres automnes.

Mais aujourd’hui, à genoux dans le froid pour te planter, toi, indigène et géant,
Nous défions les coutumes de nos pères,
En enveloppant dans tes racines une mèche de cheveux, un cordon ombilical,
Tout ce qui sur la terre reste de la naissance d’un premier fils,
Quelques atomes égarés, renvoyés aux éléments.

Nous te donnerons ce que nous pourrons — notre travail et notre sol,
Une eau tirée de la terre lorsque les cieux feront défaut,
Des nuits parfumés par le brouillard de l’océan, des jours adoucis par la tournée des abeilles.
Nous te plantons dans le coin du jardin baigné par la lumière venue de l’ouest,
Mince pousse dressée contre le coucher du soleil.

Et même lorsque notre famille aura disparu, que seront morts ses frères non-nés,
Éparpillés tous les neveux et nièces, que tombera en miette la maison,
Que la beauté de sa mère ne sera plus que cendres au vent,
Je veux que tu te dresses au milieu des étrangers, tous pour toi jeunes et éphémères,
Et que silencieusement tu gardes le secret de ta naissance.

Arthur Yap, « Arbres à kaki »

Arthur Yap (1943-2006) est considéré comme l’un des poètes les plus importants de Singapour. Ce poème se trouve p. 75 de ses Collected poems.

Le morne mois de novembre tresse ses ballots de ciel gris.
soudain, un arbre à kaki, noueux, sans feuilles,
suspendu avec d’âcres orbes oranges, clignotant.
Vu depuis le bus.

plus tard, au milieu des douzaines de tombes rebondies
des rois & reines de silla à kyongju,
encore des arbres, chargés de plus de kakis;
plus grands, plus exubérants.
un farceur hissé sur épaules cassa une branche
voûtée par le poids d’une douzaine de fruits.
convulsions d’un garde,
cris, protestation. ah, touriste, touriste.

au final, quelque chose d’irritant. dans le bus,
encore & encore plus d’arbres chargés de kakis,
chacun plus éblouissant.

je n’ai pu rien en dire.
kaki, le premier l’était suffisamment.

Sharon Olds, « Ode au Pin »

« Pine Tree Ode » est un poème du dernier recueil de Sharon Olds, Odes.

J’étais assise sur les pierres au sommet d’un mur – peux-tu
te rapprocher encore de l’arbre, dit-il, et je vins
à quelques centimètres du tronc du pin le plus haut de ceux
parmi lesquels on se trouvait comme de petits enfants
au milieu des jambes des adultes.
Maintenant, mon visage se trouvait presque
contre l’écorce, intime,
je pouvais voir à quels endroit sa croissance avait tiré
sa surface, l’ouvrant en losanges de bois, comme
des vergetures, je ne pouvais pas l’entendre respirer
mais je sentais à côté de moi bien vivante une grosse
fourmi en train de descendre, et s’arrêtant, puis tournant
ses antennes, dans l’espace qui nous séparait, et puis
avançant si vite qu’on aurait dit qu’elle avait été projetée
en arrière. Puis je regardai, en haut, le long
du tronc sans branches, dans la canopée,
les aiguilles s’ébouriffant en bouquets
bouffant le soleil. Et leur longueur semblait dénoter
du courage, comme une volonté forte,
une simple note, mais pleine, pareille au cri
d’un ténor, tenu, comme si un arbre était
une giclure de la terre, un jaillissement du coeur.
Et du sol les fourmis affluaient vers le ciel,
et du ciel vers le sol. Je ne sais pas où les fourmis
étaient, ni leurs ancêtres, le jour
où la tornade renversa tout, mur d’eau
avançant à deux cents dix kilomètres heure,
dur féroce gris immobile.
L’arbre tint bon. Et maintenant j’étais assise juste
à côté de lui, avec l’impression de remonter
d’espèces en espèces, vers le pin et vers
celles dont nous descendions tous les deux, la
fougère, la cellule verte – le soleil,
la matière d’étoiles dont nous sommes faits.

Elizabeth Bishop, « À un arbre »

Une tentative de traduction. Vous trouverez l’original de ce poème, écrit en 1927, ici.

O, arbre à ma fenêtre, toi et moi sommes des proches,
__Puisque tu ne demandes rien d’autre à l’ami :
Que de se pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour voir comme je m’agite. C’est un bonheur

Qui me suffit, debout derrière son cadre épais
__Pleine de chagrins grotesques et d’infimes tragédies,
Que de me pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour admirer tes feuilles, infinitésimales.