Sharon Olds, « Ode au Pin »

« Pine Tree Ode » est un poème du dernier recueil de Sharon Olds, Odes.

J’étais assise sur les pierres au sommet d’un mur – peux-tu
te rapprocher encore de l’arbre, dit-il, et je vins
à quelques centimètres du tronc du pin le plus haut de ceux
parmi lesquels on se trouvait comme de petits enfants
au milieu des jambes des adultes.
Maintenant, mon visage se trouvait presque
contre l’écorce, intime,
je pouvais voir à quels endroit sa croissance avait tiré
sa surface, l’ouvrant en losanges de bois, comme
des vergetures, je ne pouvais pas l’entendre respirer
mais je sentais à côté de moi bien vivante une grosse
fourmi en train de descendre, et s’arrêtant, puis tournant
ses antennes, dans l’espace qui nous séparait, et puis
avançant si vite qu’on aurait dit qu’elle avait été projetée
en arrière. Puis je regardai, en haut, le long
du tronc sans branches, dans la canopée,
les aiguilles s’ébouriffant en bouquets
bouffant le soleil. Et leur longueur semblait dénoter
du courage, comme une volonté forte,
une simple note, mais pleine, pareille au cri
d’un ténor, tenu, comme si un arbre était
une giclure de la terre, un jaillissement du coeur.
Et du sol les fourmis affluaient vers le ciel,
et du ciel vers le sol. Je ne sais pas où les fourmis
étaient, ni leurs ancêtres, le jour
où la tornade renversa tout, mur d’eau
avançant à deux cents dix kilomètres heure,
dur féroce gris immobile.
L’arbre tint bon. Et maintenant j’étais assise juste
à côté de lui, avec l’impression de remonter
d’espèces en espèces, vers le pin et vers
celles dont nous descendions tous les deux, la
fougère, la cellule verte – le soleil,
la matière d’étoiles dont nous sommes faits.

Elizabeth Bishop, « À un arbre »

Une tentative de traduction. Vous trouverez l’original de ce poème, écrit en 1927, ici.

O, arbre à ma fenêtre, toi et moi sommes des proches,
__Puisque tu ne demandes rien d’autre à l’ami :
Que de se pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour voir comme je m’agite. C’est un bonheur

Qui me suffit, debout derrière son cadre épais
__Pleine de chagrins grotesques et d’infimes tragédies,
Que de me pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour admirer tes feuilles, infinitésimales.

Madeleine Lee, « Arbre à pluie no 5 »

Madeleine Lee, née en 1962, a bénéficié d’une résidence au Jardin botanique de Singapour en 2014-2015 pour écrire flinging the triplets. Mais le poème que j’essaie de traduire aujourd’hui date de 2004 et fait partie du recueil fiftythree/zerothree.

donc l’arbre à pluie tomba

violé en réunion
par trois hommes portant des balaclavas
montant de grands chevaux noirs tout huilés

d’abord l’un debout sur une nacelle élévatrice
en plastique orange et couverte de boue
se balançant hardiment depuis le bout
d’un bras mécanique qui oscillait
au son d’un moteur vrombissant
et mu par cet instinct qui nous fait brandir
d’énormes armes telle cette machine aux
dents rotatives qui en effet a dévoré
la naïve dentelle de chlorophylle humide
aux couronnes de plumes roses chues

le deuxième manipulait un bras métallique
avec trois articulations pour lever ses fagots
de branches d’angsana coupées gisant
dans leur sang, mourant sur le sol
les empilant sur un plateau gueule ouverte
avide de côtelettes fraichement coupées
tout cela sous le grondement
d’une tronçonneuse s’aménageant
avec dextérité un trajet à travers la
ligne de front d’une armée botanique

le troisième semblait davantage passif se contentant
de s’assurer que les cadavres
aux membres disloqués étaient bien rangés
et avec eux l’évidence du meurtre
comme il vidait hébété les charges moindres
dans le cercueil de métal carillonnant
prison de murs rigides sans fenêtres
de la taille d’un petit container
— peint en vert comme en guise de consolation —
à l’arrière du troisième cheval noir

et donc la pluie tomba

Teo Kah Leng, « Sous le champaca »

Teo Kah Leng (1909-2001) était le frère de Francis P. Ng.

Le champaca était en fleurs
__Et la nuit était parfumée,
Et l’obscurité apaisante
__Sous les étoiles qui brillaient.

Une jeune fille et son amant,
__S’asseyaient près du champaca,
Ils se chuchotaient leur amour
__Et oh ! comme elle était heureuse.

Et sous les cieux qui scintillaient
__En face de ses yeux rêveurs,
Le futur traçait la vision
__D’un paradis qui l’accueillait.

Soufflant de joie, elle nommait
__Le champaca : arbre d’amour, —
Les étoiles clignant aux cieux :
__Oeillades des fées de là-haut.

Ce soir, il est aussi en fleurs,
__Les étoiles allument le ciel;
Elle est assise dans le noir
__Parfumé, — personne à côté.

Ce calme, si exaspérant !
__Et ce coeur, d’un chagrin si noir !
Aucune vision du bonheur,
__Ses yeux n’entrevoient que la tombe.

L’amour : un fantôme, riant
__À l’excès, d’une joie impie,
Ou alors, un beau pontaniak
__Qui hante le haut champaca ?

Teo Kah Leng, I found a bone and other poems, Ethos Books, 2016.

Gilbert Koh, « La ville-jardin »

Histoire de faire d’une pierre deux coups, voici de la poésie botanique de Singapour : un poème de Gilbert Koh que j’ai trouvé dans une anthologie intitulée From Walden to Woodlands. An Anthology of Nature Poems publiée chez Ethos Books en 2015.

Que les arbres soient !, dit l’homme, et voilà
il y eut des arbres – arbres à pluie, amboines, flamboyants,
casuarinas, arbres du voyageur et d’autres – jaillissant contre
l’acier et le béton de la ville en pleine expansion.
Même alors que de vraies tours grimpaient de plus en plus
haut vers les cieux, les arbres étaient plantés, replantés,
transplantés, arrosés, fertilisés et soignés de manière à ce qu’ils poussent
et poussent encore. Ils apparurent le lendemain, débarrassés du
chaos de la jungle, rompus à la volonté de l’homme, poussant en lignes droites,
en carrés ou en rectangles, dans des coins prévus à cet effet,
dans des parkings, le long d’autoroutes, devant les banques et les immeubles,
conformes aux commandements des urbanistes.
Les dures lignes de l’architecture s’adoucirent,
la pluie tomba, et tout doux, tout doucement, le vert se répandit
si bien qu’une fois dans sa soixante-dixième année, l’homme fut ravi,
en se reposant, de contempler son oeuvre, et de sentir la terre
d’une nation s’écouler lentement entre ses vieilles mains vertes.