2002

On n’a que ce qu’on mérite. Voici venue l’année des décapitations.

Qu’on bâtirait, sous la voûte des villes, ces réseaux denses de tubes au fond desquels se distribuerait l’objective vérité du réel, sublimée dans des perles d’informations – qui parmi vous, ne l’a pas cru ? Que les journalistes, et les politiciens, ne seraient plus alors qu’insignifiants fusibles, rendant au peuple de maîtriser par la parole ses propres gestes – comme nous avons été naïfs ! Nous mourrons, démocrates. Et dans la pénombre aujourd’hui sans haut ni bas nous n’entendrons désormais plus, éclats dans ce silence, que le bruit des fusibles qui sautent – ô pauvres journalistes ! – et la symphonie pathétique, en combien de morceaux, des hommes qui craquent de n’avoir été que ce qu’ils sont. Dans ce sol, du pétrole ; de la roche en fusion

dans le trou de mes veines. Par ici, que toute chose ait un nom.

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2001

Chaos demeure. Le siècle, cette fois-ci, n’aura pas eu sa chance.

Si l’on n’a pas entendu, dans l’explosion des tours jumelles lorsque les pénétrèrent les deux avions libres et fiers, le motif magnifique d’une bouteille se brisant, disséminant soudain la lumière diffractée dans une infinité de fragments de verre, c’est que l’imagination des poètes ne semblait plus, à la prise du luth, que le fond désolé d’un lac, vide : ils restèrent là dans leur bouche boueuse, tétanisés. Seul l’un d’eux, au prix d’une horrible grimace, parvint à chantonner qu’à travers les gratte-ciels c’était son corps, c’était sa langue qu’on avait fait voler, en éclats – après quoi resteraient les organes épars de la diversité. On le félicita ; une déclaration, officielle, vint entériner son constat, et l’assemblée

fit voter les crédits pour la guerre. La guerre civile.

(extrait des Gestes impossibles, à paraître en octobre chez Flammarion.)

2000

Quand vint la fin de tout. Chacun fit vœu de pauvreté.

C’est ainsi que l’on vit s’éloigner, frémissantes, leurs chandelles : ceux parmi les fidèles dont la foi résistait, irréductible aux vérités binaires des machines, s’enfonçaient là dans l’autre, insignifiants deux par deux en se donnant la main, formant les processions interminables, des pantins rejoignant le néant… Pleuraient-ils ou se réjouissaient-ils ? Qu’importe : ils croyaient. Nous autres demeurâmes, éclairés par la lumière blanche des écrans – ça n’était que des nœuds – en attendant qu’ils nous étouffent, pensions-nous, qu’ils nous résolvent. Mais comme les nœuds craquèrent, comme la Terre était ronde, nous fûmes condamnés à nous trouver encore, encore, nous qui n’avions plus rien, eux qui n’étaient plus que des restes, et nous nous reconnûmes honteux, chacun

dans son costume de mots trop grands. On recommencera, glissèrent-ils.

(extrait des Gestes impossibles, à paraître en octobre chez Flammarion.)