Christine Chia, « Vol : un rêve »

Ce poème apparaît dans le recueil Separation: A History (Ethos Books, 2014), p. 33.

dans le musée de moi
__un homme a volé le Mona Lisa.

sur la vidéo-surveillance
__on le voit couper la toile

avec le même couteau
__qui a poignardé le gardien,

et en essuyer le sang
__avec la cravate du gardien.

la peinture fond comme une cire
__autour de ses bords coupés.

avant de partir,
__il sourit à la caméra.

Alfian Sa’at, « Les voisines »

« Les voisines » est issu du premier recueil d’Alfian Sa’at, One Fierce Hour (1998)

Pendant Hari Raya elle frappe à ma conscience,
Je frappe à sa porte et lui donne des cakes.

Elle dit qu’ils sont bons et me donne
Des bonbons gélatineux. Je les benne.

Pauvre femme, pas foutue de faire des cakes.
Tous les jours ses enfants mangent Picard après l’école.

C’est pour ça que l’aîné est en lycée technique
Et que la cadette n’épelle même pas son nom.

Si j’avais son âge je ne m’habillerais pas si court chez moi.
Aucune honte, elle ne sait pas masquer ses formes.

Quand je bats mes enfants qui font les sales gosses
Je ferme la porte : c’est une ragoteuse.

Mais elle tape ses enfants plus fort que moi
Que peut-on y faire ils sont comme ils sont.

Une fois je l’ai entendu crier qu’elle voulait se tuer.
Ces gens incapables d’évaluer leur propre vie.

D’autres fois je la vois sourire je souris en retour
Et ses enfants sourient et ils m’appellent tata.

Mais les poings bien serrés on garde dans nos mains
Chacune les clés de chez soi, et tous les soirs on ferme à double-tour.

Madeleine Lee, « Arbre à pluie no 5 »

Madeleine Lee, née en 1962, a bénéficié d’une résidence au Jardin botanique de Singapour en 2014-2015 pour écrire flinging the triplets. Mais le poème que j’essaie de traduire aujourd’hui date de 2004 et fait partie du recueil fiftythree/zerothree.

donc l’arbre à pluie tomba

violé en réunion
par trois hommes portant des balaclavas
montant de grands chevaux noirs tout huilés

d’abord l’un debout sur une nacelle élévatrice
en plastique orange et couverte de boue
se balançant hardiment depuis le bout
d’un bras mécanique qui oscillait
au son d’un moteur vrombissant
et mu par cet instinct qui nous fait brandir
d’énormes armes telle cette machine aux
dents rotatives qui en effet a dévoré
la naïve dentelle de chlorophylle humide
aux couronnes de plumes roses chues

le deuxième manipulait un bras métallique
avec trois articulations pour lever ses fagots
de branches d’angsana coupées gisant
dans leur sang, mourant sur le sol
les empilant sur un plateau gueule ouverte
avide de côtelettes fraichement coupées
tout cela sous le grondement
d’une tronçonneuse s’aménageant
avec dextérité un trajet à travers la
ligne de front d’une armée botanique

le troisième semblait davantage passif se contentant
de s’assurer que les cadavres
aux membres disloqués étaient bien rangés
et avec eux l’évidence du meurtre
comme il vidait hébété les charges moindres
dans le cercueil de métal carillonnant
prison de murs rigides sans fenêtres
de la taille d’un petit container
— peint en vert comme en guise de consolation —
à l’arrière du troisième cheval noir

et donc la pluie tomba

Teo Kah Leng, « Sous le champaca »

Teo Kah Leng (1909-2001) était le frère de Francis P. Ng.

Le champaca était en fleurs
__Et la nuit était parfumée,
Et l’obscurité apaisante
__Sous les étoiles qui brillaient.

Une jeune fille et son amant,
__S’asseyaient près du champaca,
Ils se chuchotaient leur amour
__Et oh ! comme elle était heureuse.

Et sous les cieux qui scintillaient
__En face de ses yeux rêveurs,
Le futur traçait la vision
__D’un paradis qui l’accueillait.

Soufflant de joie, elle nommait
__Le champaca : arbre d’amour, —
Les étoiles clignant aux cieux :
__Oeillades des fées de là-haut.

Ce soir, il est aussi en fleurs,
__Les étoiles allument le ciel;
Elle est assise dans le noir
__Parfumé, — personne à côté.

Ce calme, si exaspérant !
__Et ce coeur, d’un chagrin si noir !
Aucune vision du bonheur,
__Ses yeux n’entrevoient que la tombe.

L’amour : un fantôme, riant
__À l’excès, d’une joie impie,
Ou alors, un beau pontaniak
__Qui hante le haut champaca ?

Teo Kah Leng, I found a bone and other poems, Ethos Books, 2016.

Marc Nair, « Suara »

(Voici un essai de traduction d’un poème de Marc Nair, poète et photographe de Singapour né en 1981. « Suara » signifie « voix » en malais ; une version lue par l’auteur est disponible en cliquant sur ce lien.)

Ce n’était pas la langue de ma mère.
Mais je t’ai apprise, hésitant,
avec l’aisance d’un homme qui
ne comprend une ville qu’à travers
les rues où routinier il déambule.

Tu me parles en langage crypté,
en cantiques de bréchets, ou de terre
agitée en quête d’un autre nom de domaine.
Tu resteras ma femme étrangère.
Je ne connaîtrai jamais de ton corps

les nuances : toutes tentatives de poésie
m’envoient dans la brique et le mortier,
dans des moments de catch cognitif
où la conversation finit en purs
spasmes de rire hystérique. Je pêche

des heures dans les estuaires juste
pour voir passer ta silhouette, j’écoute
ton coeur battre sous les autoroutes,
je te bécote sur les terres reprises à la mer.
Rétifs à l’habitude de parader,

tes mots s’entendent dans les murmures
troqués dans les marchés et
les stads de foot sous l’
ombre de notre langue nationale :
politik, presiden, parliamen.

C’est le même mot qui se dit, pour la voix
et le vote. Suara. Et nous sommes seuls,
à entonner notre hymne dans une langue
oubliée, trébuchant comme des gosses
sur ces mots faits pour dire le progrès.

Extrait de Marc Nair, Postal Code, Red Wheelbarrow Books, Singapore, 2016