Habiter Tokyo

J’avais écrit un petit texte il y a trois ans, alors que je visitais Tokyo pour la première fois (« Tokyo n’existe pas ») ; et un autre il y a un an et demi alors que j’y emménageais (« Journal de Tokyo », 1, 2 et 3). Au moment de déménager, voilà de quoi clore cette trilogie.

Puisque la mairie interdit d’abandonner ses effets personnels dans la rue, ou moyennant finances, j’ai décidé de meubler Tokyo ; ainsi ai-je passé la journée d’hier à promener aux quatre coins de mon quartier pour les y déposer ces choses qui, aveugles de n’avoir vu la lumière commune, ne vivent jamais que dans l’intimité des intérieurs.

La nourriture fut la plus difficile à placer. La solution finalement adoptée – dans un sac de grand magasin au pied d’un plan du quartier – aura au moins l’avantage de satisfaire les touristes désargentés pour les deux prochains jours. Certes, il ne fut pas non plus facile, en l’absence de prise électrique publique, de trouver au rice cooker et à la bouilloire une place qui leur permît de faire valoir l’étendue de leur fonctionnalité, et j’aurais toujours un soupçon quant au vrai lieu qui eût dû revenir aux couverts, aux bols et aux lampes halogènes. Mais pour l’étagère noire, qu’on ne me dise pas qu’elle était mieux posée, si tristement, sur mon tatami de paille, que placée discrètement comme elle l’est maintenant dans l’entrée d’un immeuble d’où elle irradie de son humble fierté les locataires heureux, se félicitant réciproquement de pouvoir désormais y ranger leurs chaussures ; c’était évidemment ici, de toute éternité, le lieu qui lui fut destiné.

En allant et venant les bras chargés de choses, je recroise avec émotion les meubles laissés là au précédent voyage, bronzant sous le grand soleil de printemps et chargeant d’une intense affectivité les coins de ruelles qu’ils occupent de mon secret ; à mesure que ma maison se vide sur la ville et que mon adresse s’efface, j’ai le sentiment doux, peut-être enfin, d’habiter Tokyo.

Calligraphie : « Tokyo », par Yukako Matsui

Journal de Tokyo, # 3

Toute la soirée nous avons cherché à faire la fête mais c’est peine perdue les quartiers animés sont déserts, les restaurants fermés ; le nouvel an japonais se passe dans les temples. A partir de 23h45 plusieurs milliers de personnes, deux par deux, se collent jusqu’à former une procession partant de l’autel, passant sous la porte shintō qui marque l’entrée du temple et s’étirant le long de la petite rue qui y mène sur peut-être deux cents mètres ; nous nous mettons en queue de file. L’ambiance est familiale ; on compte également des vieillards et des jeunes Japonais, en couple, en bande, protégés par un masque hygiénique ou laissant la buée, dense, grisonner la nuit ; ils discutent comme en attendant le bus, rigolent, pianotent sur leur téléphone portable. On entend soudain des coups de tambour, et la file avance – on suit le mouvement. Une fois suffisamment près, nous observons – c’est notre tour bientôt – ceux qui arrivent, les uns après les autres, au pied de l’autel : ils jettent une pièce dans un réceptacle, prient à plusieurs reprises en se courbant pour saluer je ne sais pas quelle divinité, tapent deux fois dans les mains, prient encore, et sortent de la queue.

C’est à nous de jouer : 10 yens volent de nos poches, nos échines se baissent, se redressent, se baissent à nouveau et j’essaie de prier pour l’année à venir mais je me rends compte immédiatement que je ne sais pas prier et même que j’ignore ce que prier signifie, comme si l’habitude d’être ironique avait rendu impuissante cette âme toute molle qui me glisse entre les doigts… Je tape dans les mains, en vain, et nous sortons du rang. Ça y est, nous sommes en 2010.

photo : CV

Journal de Tokyo, # 2

Au matin, des vieillards placides promènent leur chien, ou leur canne ; des marchands clope au bec se glissent sous le store entrouvert d’une échoppe ; des restaurateurs préparent les dix tabourets d’une cantine (les ouvriers au pantalon bouffant y viendront bientôt engloutir un bol de riz aux oeufs) – mais à fouler ses ruelles si propres qu’elles en font toc, nous butons soudain sur les limites du quartier : inattendues dans le calme ambiant surgissent soudain au bout de la rue les monstres d’autoroutes superposées, trente mètres de large dans leur armature en béton, entassées par trois et charriant avec les lignes de chemin de fer des processions de voitures rugissantes vers les énormes centres, Shibuya, Shinjuku, Ikebukuro – quoi ? A l’aide d’une passerelle ou d’un souterrain, nous traversons un peu sonnés ces artères hostiles aux piétons, et tombons de nouveau, de l’autre côté, dans un quartier d’habitations minuscules, semblant (à quelques mètres du vacarme) figé dans son éternité tranquille, comme si de rien n’était. Et comme si de rien n’était nous comprenons qu’il faut nous arrêter : un érable nain déploie ses feuilles rouges devant nous.

Journal de Tokyo, # 1

La ville est immense (on marcherait des jours, des semaines avant d’en voir le bout, et même…) et pourtant : en dehors de l’environ des gares, où poussent des colonies de gratte-ciel maquillés au néon, Tokyo ne semble être qu’une somme de villages, quartiers tranquilles ne communiquant pour ainsi dire pas les uns avec les autres, traversés de rues qui ne sont que des ruelles et au bord desquelles se serrent, juste posées sur les trottoirs, des maisonnettes de papier gris. On s’y déplace à pieds, à vélo : sous la transhumance des nuages tranquilles, les voitures sont rares – et la nuit tombe soudain, comme un pot d’encre renversé.

Tokyo n’existe pas

A la veille de déménager, un souvenir de Tokyo (février 2007).

On est moins perdu quand on ne sait pas où l’on est que lorsque l’on ne comprend pas où l’on va ; et celui qui, connaissant pourtant ses coordonnées dans un référentiel, marche inintelligiblement dans la direction opposée à celle qu’il veut et croit suivre, celui-là peut se dire perdu. A Tokyo, nous cherchons depuis trois jours à retrouver Ueno en partant de Minowa (séparés d’à peine une station sur la même ligne de métro) et c’est toujours pareil : quelles que soient les directions que nous choisissons, nous nous retrouvons à chaque fois plus loin de la grande gare.
Le premier jour, nous dirigeant dans un premier sens, nous tombons sur un plan où ne sont dessinés que des blocs (ou des pâtés de maisons) portant le même nom, recopié six, sept fois – très utile ! Mais de direction, zéro, aucune promesse. Nous traçons alors au hasard, ne trouvons rien, demandons à quelques grands-pères, sans succès.
Le lendemain, nous trouvons un autre plan de ville, près des distributeurs de thé vert et de café au lait. Après l’avoir consulté, nous décidons d’essayer une rue opposée à celle que nous avons foulée, croyons-nous, la veille ; nous enjambons des voies ferrées (c’est bon signe), passons sous des rails de métro, traversons des rues, des boulevards, coupons des carrefours ; et arrivons à un second plan – ô déception, il nous apprend qu’à nouveau nous avons échoué, et sommes à l’extrême inverse, c’est-à-dire au symétrique de Ueno par rapport à Minowa.
Qui ne verrait là le signe d’un dépaysement radical ? Ce sont les plans qui nous perdent.
D’abord, ils ne sont pas orientés vers le Nord, mais tantôt par-ci, et tantôt par-là, selon la physique du quartier, comment dire, selon son champ magnétique propre. Je tourne le guide dans tous les sens, pour recouper la représentation du quartier avec une vue d’ensemble, en tirer un indice, l’idée d’une direction, un horizon, mais rien n’y fait : tout se passe comme si les quartiers ne communiquaient pas, et les tokyoïtes eux-mêmes sont incapables, si nous leur demandons comment s’y rendre à pieds, de nous désigner la localisation d’un lieu situé hors de ce champ. Ils hésitent, hochent la tête, sourient, tournent sur eux-mêmes et grimacent, piétinent le sol, avant de nous renvoyer d’un geste désolé vers une station de métro.

Ainsi personne, semble-t-il, n’a de vision globale de la ville, ce complexe de quartiers qui se touchent, d’accord, mais ne communiquent que par les souterrains – chacun possède son orientation propre, son haut et son bas, distribués autour d’un centre de gravité toujours identique : la station de métro. Et, comme il arrive peut-être aux particules lorsqu’elles changent de champ de force, nous faisons face à des perturbations qui nous déportent, et mettent nos représentations de l’espace sens dessus dessous à chaque fois que nous tentons de sortir d’un plan particulier, croyant sans doute que derrière la multiplicité des quartiers demeurait quelque chose, la Ville, qui les tenait ensemble. Or Tokyo n’existe pas.