Le Grand recueil, # 0. Présentation

J’entreprends aujourd’hui un nouveau feuilleton, dont je n’ai aucune idée du temps qu’il durera (trois semaines, cinq mois, dix ans – qui sait ?) ni s’il sera mené à terme (sans doute pas – mais qui sait !). Il s’agit du Shijing, le Livre des Odes, ou Classique des vers chinois. Il comprend 305 poèmes écrits avant le 5ème siècle avant J.-C. et compilés – dit la tradition – par Confucius  himself. Si l’on en compte plusieurs en anglais (dont une d’Ezra Pound, sous le titre de Confucian Odes, à lire ici), la seule traduction intégrale en français date de 1896 ; elle est en prose, et le jésuite Séraphin Couvreur qui l’a entreprise ne cachait pas s’intéresser moins à la poésie du texte qu’à son contenu doctrinal. Contenu d’ailleurs assez incertain ; si, dans ces poèmes dont l’origine est trouble, certains – et toute la tradition des lettrés – croient savoir déchiffrer (selon des interprétations parfois alambiquées) des allégories de la pensée morale ou politique de Confucius, d’autres – Marcel Granet en tête – n’y entendent que les chansons populaires qu’ils furent sans doute d’abord.

Quant au titre, Shijing 诗经, il se compose de deux caractères dont le premier signifie « poésie » ou « chant » (au singulier ou au pluriel, indifféremment), et le second « classique » ou mieux « canon » – achèvement passé, qu’il faut imiter pour en approcher la perfection. Quelque chose qui tient lieu à la fois d’anthologie et de modèle : un art poétique par l’exemple, mais sans l’édiction explicite de normes. Il faut souligner par ailleurs que ce « jing » s’intègre à toute une série d’ouvrages canoniques : le Daode-jing, Dazang-jing, etc. Une traduction littérale de Shijing serait donc Le Canon de la poésie. Le désavantage d’un tel titre, c’est qu’il n’annonce pas son contenu de manière assez claire à des oreilles non déjà éduquées à la tradition chinoise (or, une telle éducation serait précisément l’un des enjeux du partage de la traduction). On pourrait donc tout aussi bien choisir L’Art poétique chinois, ou, à la manière de Pound, les Odes confucéennes. À titre provisoire, et pour un clin d’oeil amusé à Francis Ponge (peu chinois, il ne nous en est pas moins suffisamment canonique), je choisirai Le Grand recueil.

Il comprend quatre sections :

  • Les chansons, ou poèmes en « style du pays » (guofeng 國風, numérotés 1 à 160), provenant de quinze royaumes différents.
  • Les chants, ou poèmes de « petit raffinement » (xiaoya, 小雅, numérotés 161 à 234).
  • Les odes, ou poèmes de « grand raffinement » (daya 大雅, numérotés 235 à 265).
  • Les hymnes (song 頌, numérotés 266 à 305).

Quelques précisions pour finir : je ne suis pas sinologue, ni traducteur professionnel (en tout cas pas du chinois ; je n’ai traduit « professionnellement » qu’un livre de poèmes – de l’anglais ; il sortira prochainement, j’en reparlerai alors). Ma connaissance du mandarin ne me permet pas de comprendre sans l’aide du dictionnaire (voire de premières traductions, comme on en offre ici) ces poèmes écrits il y a 3000 ans, dans un style antique qui n’a plus cours, et que la presque totalité des Chinois eux-mêmes peinent à déchiffrer. Mais je connais la grammaire du mandarin, que je parle à peu près, et sais reconnaître plusieurs (entre 2 et 3, c’est déjà plusieurs !) milliers de caractères. J’ai aussi quelques notions relatives à la prosodie classique en chinois. Pour le reste, j’écris des livres de poésie (en français !).

Je voudrais simplement, ici, lire le Shijing ; et pour ce livre comme pour The Waste Land, je ne trouve pas meilleur moyen que de le traduire. Lire, et essayer de rendre lisible – ou tout du moins de remplacer l’illisibilité de l’incompris (défaut de sens dû à l’éloignement culturel et historique qui nous sépare de la Chine archaïque) par une autre illisibilité – proprement poétique celle-là, sinon pleinement positive – qui suggère en tout cas un excès de sens, ce qu’on entend parfois sous le beau nom de mystère.

Bai avec et sans Ginsberg

Dans la troisième partie de son cycle sur Bai Juyi, Allen Ginsberg s’inspire de « Une nuit à Xingyang ». Voici une tentative de double traduction, de Ginsberg, de Bai, puis l’original de Ginsberg, celui de Bai, et la traduction de Bai en anglais. Grand merci à Ivan Ruviditch pour m’avoir aidé à retrouver le poème de Bai et sa traduction anglaise.

Nuit à Xingyang – Bai Juyi – trad. PV.

J’ai grandi à Xingyang, je l’ai quittée très jeune.
S’entassent quarante ans quand j’y reviens dormir.
J’avais onze ou douze ans, demain – cinquante-sept.
Je pense aux jeux d’enfants, je peux presque les voir…
Nul foyer ne demeure, aucun des miens n’est plus,
Que la ville a changé, est sens dessus dessous !
Ne restent que Zhen, You – ruisseaux imperturbables.

Allen Ginsberg – Transformation d’une « Nuit à Xingyang » de Bai – trad. PV.

J’ai grandi à Paterson dans le New Jersey
J’étais juste un gamin quand j’en suis parti
Voilà quarante ans. Maintenant je parcours le monde
Mais je suis rentré récemment voir ma belle-mère.
J’avais 16 ans alors, j’en ai aujourd’hui cinquante-huit —
Toutes les craintes que j’avais en ce temps — Je me revoie
Rêvasser en lisant le N. Y. Times sur le tapis chinois à l’étage
Du salon, Graham avenue. Les maisons de mon enfance sont démolies,
Nul membre de ma vieille famille ne vit plus ici,
Mère sous-terre à Long Island, père souterrain
Près de la frontière de Newark où il est né.
Une autoroute coupe au travers du lotissement de Fair street où je me rappelle notre plus vieil
Appartement, & et le premier baiser d’une fillette. De nouveaux immeubles s’élèvent sur cette rue,
Les anciens magasins le long de Broadway ont disparu.
Seules les Grandes Cascades et la rivière Passaic coulent
Bruyamment dans la brume puis tranquillement le long de l’usine de brique
Comme elles le faisaient jadis.

Allen Ginsberg, Transformation of Bai’s « A night in Xingyang »

I grew up in Paterson New Jersey and was
Just a virginal kid when I left
Forty years ago. Now I’m around the world,
But I did go back recently to visit my stepmother.
Then I was 16 years old, now I’m fifty eight—
All the fears I had in those days—I can still see myself
Daydreaming reading N.Y. Times on the Chinese rug on the living room
Floor on Graham avenue. My childhood houses are torn down,
None of my old family lives here any more,
Mother under the ground in Long Island, father underground
Near the border of Newark where he was born.
A highway cuts thru the Fair Street lot where I remember our earliest
Apartment, & a little girl’s first kiss. New buildings rise on that street,
All the old stores along Broadway have disappeared.
Only the Great Falls and the Passaic River flow
Noisy with mist then quietly along brick factory sides
As they did before.

「宿滎陽」白居易

生長在滎陽,少小辭鄉曲。
迢迢四十載,複向滎陽宿。
去時十一二,今年五十六。
追思兒戲時,宛然猶在目。
舊居失處所,故里無宗族。
豈唯變市朝,兼亦遷陵穀。
獨有溱洧水,無情依舊綠。

Traduction anglaise d’Arthur Waley: « Stopping the night at Jung-yang »

I GREW up at Jung-yang;
I was still young when I left.
On and on, — forty years passed
Till again I stayed for the night at Jung-yang.
When I went away, I was only eleven or twelve;
This year I am turned fifty-six.
Yet thinking back to the times of my childish games,
Whole and undimmed, still they rise before me.
The old houses have all disappeared;
Down in the village none of my people are left.
It is not only that streets and buildings have changed;
But steep is level and level changed to steep!
Alone unchanged, the waters of Ch’iu and Yu
Passionless, — flow in their old course.

Source: Arthur WALEY, Hundred and Seventy Chinese Poems, ed. Chapman Billies, 1997 (1ère édition 1919), p. 225.

Allen Ginsberg – en lisant Bai Juyi

(Une proposition de traduction)

Je suis un voyageur dans un drôle de pays
la Chine j’ai été dans beaucoup de villes
Me voilà de retour à Shanghai, des jours entiers
sous des couvertures chaudes dans une chambre avec chauffage électrique –
un confort rare dans ce pays –
des centaines de millions frissonnent, dans le Nord
les étudiants se lèvent à l’aube et courent autour du terrain de foot
Les travailleurs chantent des chansons dans le noir pour se tenir au chaud
pendant que je fais la grasse matinée, fume trop ma toux,
me retourne dans le lit sur mon flanc droit
tire le lourd édredon sur mon nez et retourne
rendre visite au mort mon père, ma mère, les immortels
amis des rêves. Le dîner m’est servi,
je peux sortir festoyer, mais je préfère
rester dans ma chambre cette semaine, me remettre
de ma toux. Je ne dois pas vendre des kakis sur le trottoir
à Baoding comme la femme à la tête bandée
ou pousser les rames de mon bateau autour d’un coin rocheux
des gorges du Yangzi, ou descendre à la perche le courant
depuis Yichang à travers la jaune mousse industrielle, ou porter des seaux
d’eau au bout d’une perche de bambou sur mes épaules
vers un potager près de Wuxi – je suis célèbre,
mes poèmes ont rendu plusieurs hommes meilleurs
et quelques femmes mauvaises, peut-être le meilleur
dépasse le mauvais, je ne saurai jamais.
Pourtant je me sens coupable de ne pas avoir fait plus ;
C’est vrai j’ai fait l’éloge du dharma de pays en pays
Mais je reste quant à ma pratique un amateur, minable
– même en rêve je vois quel mauvais étudiant je suis –
Mes professeurs ont essayé de m’aider, mais je dois
être fainéant et avoir pris goût à l’argent
et aux vêtements que mon travail m’a offerts, aujourd’hui
je resterai au lit à lire les vieux poètes chinois –
je ne crois pas à l’existence d’un au-delà divin, ou même
à une autre vie différente de cette incarnation-ci
Et pourtant j’ai peur d’être puni pour mon indifférence
une fois mort – mes poèmes éparpillés et mon nom
oublié et moi-même réincarné en ouvrier abruti
frigorifié et cassant des cailloux sur un bas-côté dans le Hebei.

Shanghai, 5 décembre 1984, 10h.

Autoportrait dans un miroir convexe

Toujours en amateur et n’importe comment, une tentative de traduction du début d' »Autoportrait dans un miroir convexe » de John Ashbery. Texte original.

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Comme le fit Parmigianino, la main droite
Plus grosse que la tête, mise sous le nez du spectateur
Tout en glissant au loin, comme pour protéger en même temps
Ce dont il fait la promotion. Quelques vitres à petits carreaux, de vieilles poutres,
De la fourrure, les plis de la mousseline, une bague de corail emportés ensemble
Dans un mouvement soutenant le visage, qui va
Et vient, flottant comme la main
Sauf qu’il est au repos. Il est ce qui est
Séquestré. Vasari dit que « Un jour, Fransesco s’est disposé
À faire son propre portrait, se regardant à cet effet
Dans un miroir convexe, comme ceux qu’utilisent les barbiers…
Pour ce faire il fit faire une balle de bois
Par un tourneur, et l’ayant coupée en deux
Et ramenée à la taille du miroir, il se disposa
Avec beaucoup d’art à copier tout ce qu’il voyait dans la glace »,
Principalement son reflet, dont le portrait,
Une fois disparu, devint le reflet.
La glace choisit de ne refléter que ce qu’il vit
Comme suffisant à son projet : son image
Vernie, embaumée, projetée en un angle de 180 degrés.
L’heure du jour ou la densité de lumière
Adhérant au visage le garde
Animé et intact dans une vague toujours renouvelée
D’arrivage. L’âme d’elle-même s’établit.
Mais jusqu’où peut-elle flotter hors des yeux
De manière à toujours revenir, sans risque, en son nid ? La surface
Du miroir étant convexe, la distance augmente
Significativement ; à savoir, assez pour défendre l’idée
Que l’âme est en captivité, traitée comme un humain, maintenue
En suspension, incapable d’avancer plus loin
Que ton regard lorsqu’il intercepte l’image.
Le pape Clément et sa cour en furent
« Stupéfaits », d’après Vasari, et promirent une commission
Qu’il ne matérialisa jamais. L’âme doit rester où elle est,
Même inquiète, entendant la pluie goutter sur les carreaux,
Les soupirs des feuilles d’automne saccagées par le vent,
Désirant être libre, dehors, mais elle doit rester
Tenant la pose à cet endroit. Elle doit bouger
Aussi peu que possible. C’est ce que dit le portrait.
Mais il y a dans ce regard une combinaison
De tendresse, d’amusement et de regret, si puissant
Dans sa retenue que l’on ne peut le regarder très longtemps.
Le secret est trop franc. Sa rudesse nous heurte,
Fait jaillir de chaudes larmes : que l’âme n’est pas une âme,
N’a pas de secret, est petite, et est parfaitement
Adaptée à son trou : sa chambre, notre moment d’attention.
C’est la mélodie mais il n’y a pas de mots.
Les mots ne sont que de la spéculation
(Du latin speculum : miroir) :
Ils cherchent mais ne trouvent pas le sens de la musique.

Derek Walcott, Omeros, I, IV, 1

Traduit avec l’aide de Martin Bombled. Merci à lui !

Au nord du village se trouve un bosquet de campêches dont les épines
éparpillent les formes sèches. La route défoncée est parsemée de gros rochers,
et du quartz qui luit comme lorsqu’il pleut. Les campêches appartenaient jadis

à un domaine qui comptait un moulin aussi vieux
que le village qu’il dominait. La route abandonnée passe
devant de vastes chaudrons rouillés, des cuves pour faire bouillir le sucre,

et des piliers noircis. Ce sont les seules ruines
que l’Histoire a laissées ici – si l’on peut dire que l’Histoire est cela.
Le tronc torsadé des campêches, la mer l’a rendu orange ;

des cactus, étrangement, se tiennent au-dessus d’eux.
Philoctète boita jusqu’à son jardin d’ignames. Il traversa
le domaine, frémissant, tenant son coutelas dans ses bras comme un enfant,

et agressé par les moutons bruns, attachés, qui répétaient son nom.
« Bêêêêh, Philoctète ! » Ici, sous le vent de l’Atlantique,
les amandes se penchaient autant que des flammes de bougies.

L’image des bougies lui fit penser à sa propre mort.
Le vent faisait passer les feuilles d’igname pour des cartes de l’Afrique,
le sang de leurs veinules coulait blanc, comme Philoctète, boitillant, allait

entre les couches d’ignames comme un patient s’affaiblissant
dans une salle d’hôpital. Sa peau, c’était des orties,
sa tête un marché de fourmis ; il entendait des crabes le grognement

des pinces arthritiques, il sentait une courtilière forer
sa plaie jusqu’à l’os. Son genou était en fer irradiant,
sa poitrine était un sac de glace et derrière les barreaux

rouillés de ses dents, comme une mangouste en cage
un cri que l’enfermement rendait fou ; sa langue en chatouillait les griffes
au plafond de sa bouche, ébranlant ses dents de rage.

Il vit la fumée bleue des jardins, les perches de bambou
lestées par les filets, les plumes du prêtre volant.
Quand la fumée se coupera au coutelas, quand les coqs surprendront leurs culs

de poule en chiant des œufs par la bite, maudit-il, Dieu laissera enfin les Noirs
tranquilles ; c’est à ce moment-là qu’un essaim de flèches déchaînées
fondit sur la plaie, et il cria au milieu des rangées d’igname.

Il tira sur le pied. Il fit glisser le rasoir de la lame
entre l’index et le pouce implorant. Les feuilles d’igname
reculèrent dans une sueur froide. Il tailla chaque racine à son talon.

Il les tailla au talon, prêtant attention à leur manière de s’ourler
tête en bas sans leurs racines. Il maudit les ignames : « Salopes !
Vous voyez ce que ça fait d’être sans racine ici-bas ! »

Puis il sanglota, le visage contre les feuilles abattues. De la sève
coulait de leur tiges béantes comme son propre sanglot.
Vite une mouche se lava les mains de ce massacre.

Philoctète sentit une fourmi ramper sur son sourcil.
Ce n’était que le vent. Il leva les yeux vers l’acre bleue
et la branche qu’un martinet, sans bruit, avait fait sienne.