Littérature & anarchie

Lisant les Mémoires de Jean Allemane, je songe aux rapports qu’entretiennent la parole et le pouvoir. Un surveillant de bagne n’est pas différent d’un forçat, à ceci près que lorsqu’il donne un ordre sa parole est suivie d’effets concrets : il lui suffit de dire ce qu’il voudrait pour que l’état du monde change et corresponde à son voeu ; réciproquement, on reconnaît à ceci qu’il parle dans le vide le fait qu’un individu n’ait aucun pouvoir. On pourrait donc définir le pouvoir comme la condition performative, ou la puissance de la parole

Si l’on considère la littérature comme un ensemble de productions linguistiques qui ne sont destinées, en terme d’effets concrets sur le monde, à rien de précis (par opposition à d’autres productions linguistiques comme un décret, par exemple), on peut penser à nouveau frais son lien avec la politique, puisqu’elle oppose, à son usage performatif, une performance du potentiel d’impuissance de la parole, et mieux encore – de la fécondité de cette impuissance. Ainsi la littérature oeuvre-t-elle à vacciner les corps de la politique, selon un programme qui pourrait se résumer de la manière suivante : la signification, mais sans la performativité ; l’ordre, sans le pouvoir.

Questionnant la puissance du langage, mais dans des dispositifs qui n’appellent pas de conséquences (des performances), débranchant la parole, par un certain usage de la parole elle-même, de sa puissance politique, la littérature accomplirait ainsi, peut-être, le programme d’une certaine conception de l’anarchie, dont Elisée Reclus disait qu’elle n’est pas le chaos, mais l’ordre sans le pouvoir. Seulement, c’est entre l’écrivain et son lecteur que se tisserait, désormais, la communauté, devenue (pour parler avec Blanchot) inavouable. Communauté des esthètes impuissants, en un sens – communauté de ceux qui, aimant la langue et se méfiant de son pouvoir, ont préféré se soustraire à la politique plutôt que (à la manière de ce qu’il est de bon ton d’appeler le terrorisme) de lui retourner sa violence.  

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3 réflexions sur “Littérature & anarchie

  1. Réflexion passionnante.
    Pour entamer le débat, je poserai deux questions :
    – On sent bien la mémoire foucaldienne de cette conception du langage politique. Mais qu’est-ce que cet société d’ordre sans pouvoir : une société archaïque où les rapports de pouvoir n’auraient pas encore perverti la faculté de parole, n’est-ce pas une pure utopie ? Utopie acceptable si on admet qu’elle n’est pas un état de nature perdu (fiction de Rousseau), mais un état futur à atteindre. Acceptable si, au prix d’une grande lucidité, on sait que c’est un rêve inatteignable, et l’on choisit l’embuscade permanente, la dénonciation des institutions qui exercent le pouvoir, des discours qui le légitiment, des structures qui le perpétuent. Le Foucault du GIP, des années 70.
    – Cette « communauté des esthètes impuissants » me fait penser aux décadents-dandy, à Huysmans, à cette littérature-léthargique qui s’embourbe avec délice dans ses inventions imaginaires, ses fantasmes, ses châteaux. A Gracq, aussi, que je ne porte pas dans mon cœur (l’écrivain, pas le critique littéraire, qui est remarquable). N’est-on pas au bord d’un gouffre terrible : une littérature désengagée, flottant avec insouciance dans son éther. Je crois que la décadence de Huysmans, la puanteur sensible sous le vernis, le sauve justement, car c’est le parfum du remords – qu’il n’y a pas chez Gracq.

  2. Merci pour ces remarques, riches.
    Pour te répondre dans l’ordre :
    – sur la question de l’anarchie comme utopie. D’abord je ne suis pas sûr qu’il faille embrigader Foucault dans une conception sociale de l’anarchie ; comme tu le dis bien, Foucault (qui pense d’ailleurs que le pouvoir est moins un attribut qu’une relation, et qu’en un sens on a aussi peu le pouvoir qu’on en est tout à fait démuni) est un peu ailleurs, dans la subjectivation minoritaire, comme tu dis, et la résistance. Mais prenons l’anarchie sociale, socialiste, de la fin du 19ème, cela relève effectivement d’une sorte d’utopie (plus ou moins approximée par le réel dans la Commune de Paris), qui pour tout dire ne me fait pas outre mesure rêver, ne serait-ce parce qu’elle se fait au nom d’un maximalisme moral, d’un terrorisme de la pureté et suppose un degré d’intériorisation de la loi de la part des citoyens (pour qu’il y ait tout de même de l’ordre) que je trouve au moins violent, et de toute façon irréaliste. Les sociétés amerindiennes du Clastres de la Société contre l’Etat sont peut-être « anarchiques », mais au prix d’un respect des traditions, d’une emprise de la religion, d’un holisme en somme qui me laisse songeur. Il faut savoir de quelle liberté nous voulons jouir, d’une part (de penser ou de gestes ?). D’autre part, il faut prendre en compte le Tragique, et je trouve que l’anarchisme s’en accomode un peu facilement en supposant que le fait que cela soit désirable suffit à le rendre réalisable. C’est donc justement parce que l’anarchie me semble une drôle d’utopie 1° que j’écris sur la Commune et 2° que j’écris, considérant le roman comme le lieu d’une autre utopie – ou même d’une u-cosmie propre à libérer la parole de sa violence, et réaliser en un sens cet idéal d’absence de pouvoir qui est aussi une impuissance. J’en viens donc à ta deuxième question :
    – Littérature désengagée : je signe à quatre-vingt pour cent. J’ai déjà écrit un truc sur les rapports entre politique et littérature, plus complet peut-être : https://vinclairpierre.wordpress.com/notes/litterature-et-politique/ ; à part ça je n’aime pas Gracq non plus, mais je le préfère encore à Sartre. Je dirais plus volontiers avec Nietzsche (et l’on rejoint les questions d’impuissance et de Tragique) « inactuelle » que « désengagée » ; car être inactuel, créer de l’inactuel, c’est tout de même bien en un sens résister ou proposer des dispositifs de résistance qui problématisent d’abord le « partage du sensible » dominant, c’est-à-dire la manière de catégoriser le réel, et ensuite c’est bien lutter contre le pouvoir, en désamorçant des énoncés qui dans une bouche politique enclencheraient dix fois la guerre – et, ce faisant, montrer quelque chose aux hommes du langage, et de leur condition linguistique. Paul Celan désamorce Hitler, Mandelstam et Chalamov désamorcent Staline, en un sens Rambaud désamorce Sarkozy et je dirais même que Céline désamorce Pétain. La littérature n’est pas désengagée, elle est impolitique et donc, plus utopique que l’utopie, rendant plus impuissante (le langage lui-même) que n’importe quel modèle social, elle est plus anarchiste que l’anarchie – en un sens (mais en un sens seulement (mais c’est le sens qui m’intéresse)).

  3. A ma décharge, j’ai écrit mon commentaire entre deux chapitres de la biographie de Foucault, que je termine à l’instant. Mais, tu as raison de le rappeler, il ne faut pas l’embrigader. Quant au roman, qu’il soit une utopie, une ucosmie, OK, pourquoi pas.
    Enfin, je souscris totalement à ta seconde réponse sur l’inactuel comme réponse au politique, c’est notamment la raison de mon engouement pour la poésie. Elle explore les marges du discours convenu, voire, si je puis dire, elle dépasse les bornes, garantissant ainsi l’équivocité fondamentale du langage, empêchant la réduction de toute parole à un discours, donc, à un ordre. Mémoire de quelque chose de plus profond que la nature discursive, socialement marquée du langage. Mémoire, j’en rêve, d’une nature humaine (et là Foucault me rit au nez ! mais on ne se refait pas).

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