Ascension, par G. Condello

En août 2016, alors que j’habitais à Shanghai, Guillaume Condello (qui s’occupe de Catastrophes avec Laurent Albarracin et moi-même) est venu me rendre visite. Nous sommes partis à la montagne de Shenxianju, avec nos carnets et ordinateurs. Voici quelques notes écrites à cette occasion :

Une pancarte indiqua le mi-parcours. Le ciel s’était maintenant intégralement couvert d’une nappe nuageuse qui descendait sur eux plus vite qu’eux ne montaient. C’était plus qu’une nappe, c’était une couverture. Une couette.
Et bientôt, ils furent à l’intérieur de la couette. Ils ne voyaient plus qu’à une vingtaine de mètres, tout le reste apparaissant uniformément gris.
Il se remit à pleuvoir.
Leurs vêtements étaient entièrement trempés et leur collaient à la peau. La pluie pénétrait dans le sac à dos, qui la retenait et la stockait au fond comme une grotte située sous une nappe phréatique.
Ils entendirent un énorme grondement, qu’ils essayèrent d’attribuer aux câbles du téléphérique. Mais ils ne parvinrent pas à se convaincre longtemps. Le téléphérique était loin. Pas l’orage.
[…] Ils étaient épuisés.

[…] Ils se hissaient à la force des mains, en tenant les rambardes. […] L’orage déchaîné éclatait en éclairs toutes les dix secondes.
Et puis, enfin, après cette ascension de plusieurs heures où ils avaient cru mourir dix fois, au cours de laquelle ils avaient, sans voir aucun paysage, complètement épuisé leurs batteries, ils atteignirent le sommet. Il se carapatèrent alors dans un café, ou plutôt, ils rampèrent, à bout de forces, comme des loques, pour se jeter sur des bouteilles d’eau, qu’ils avalèrent en pleurnichant de joie.
Ils achetèrent des parapluies.

[…] La visibilité, peu à peu, se dégagea ; les nuages se trouèrent de percées vers le bleu du ciel, le soleil reparut. Ils purent voir qu’à droite, le sentier serpentant à flancs de falaises menait à un petit pavillon, perdu sur une corniche. À gauche, c’était un pic tranchant comme un couteau qui s’élevait, majestueux, au-dessus d’une vallée encaissée.
« Maintenant que c’est dégagé, il faut y aller ! » […] Sous leurs pieds, la montagne apparaissait et disparaissait au rythme de la brume. Un coup, ils voyaient Baitazhen apparaître au loin ; l’instant d’après ils avaient l’impression d’être des figurines découpées sur une page blanche.
Ils arrivèrent au pavillon : en fait une vulgaire structure de béton, aux angles recourbés comme ceux des pagodes. […] Pour peu que passât en plus un nuage, et l’image, soudain magnifique, ressemblait à une estampe ancienne. Ils étaient seuls, au milieu de la nature splendide.

Lors de cette randonnée qui dura trois ou quatre jours, et les semaines qui suivirent, Guillaume Condello écrivit Ascension, un magnifique poème de 80 pages que publie cette semaine Le corridor bleu, et dont voici la quatrième de couverture :

Pour le temps d’une ascension, Guillaume Condello s’inscrit dans les pas de Pétrarque, et la route qu’il a ouverte : puisant aux sources des récits de voyage aussi bien que dans celle des écrits des mystiques, décrivant la nature dans son altérité radicale et son impossible domestication, le tout sur fond d’une Chine qui n’en finit pas de s’éveiller à l’horreur policée des villes tentaculaires, des centres commerciaux interminables, il y décrit cet arrachement impossible au monde qui est la condition même de l’existence en poète – et sans doute aussi humaine. C’est donc au récit d’une ascension ou d’une ascèse impossible, et pourtant nécessaire, que nous assistons dans ce texte. Dans la filiation d’une narration épique moderne revitalisée par William Carlos Williams, l’écriture de Guillaume Condello se fait ici plus narrative que dans les deux premiers livres, et ne craint pas de mêler la prose et le vers, les stases contemplatives au rythme haché avec les passages logorrhéiques, pour donner à voir une expérience, et tenter de dire quelque chose de ce qui nous arrive, de ce que nous sommes.

C’est un texte beau, et important à plus d’un titre : non seulement il déploie une longue méditation, ample et anxieuse, sur les paysages chinois, mais il permet de penser la condition du poète aux prises avec une modernité post-spirituelle. Il faut l’acheter, le faire commander par les bibliothèques ; et surtout — il faut le lire.

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